autobiographies #10 | plur-IELLE

Ielle retrouve vie. Ielle renaît après des décennies de replis sur soi. Ielle a vécu deux guerres. Ielle a traversé une frontière. Ielle a vécu des retrouvailles, la fille abandonnée sur les marches d’une église toscane qui retrouve sa mère, chiffonnière à Marseille. Ielle a connu la misère, puis le mariage, la pantalonnière qui travaille à domicile épousant un séducteur ouvrier du Livre. Ielle a connu leur fils unique, le trop chéri, qui voulait être artiste, musicien, clown, finissant, triste, employé à la Sécurité Sociale. Ielle n’a jamais rien su de la vie de ce fils, de son mariage arrangé, de sa jeune épouse, oie blanche sortie du couvent des oiseaux, de la belle-mère aisée dont le très chrétien mari dut prendre la fuite à la Libération. Ielle a longtemps trop vécu dans un placard. Ielle dans ses plis, au fond d’une armoire. Ielle pour plus tard. Ielle pour jamais. Ielle sans espoir. Ielle à présent qui s’épanouit. Ielle que le soleil vient toucher. Ielle qui s’étire. Ielle qui s’étend. Ielle qui recouvre tout le lit sur lequel l’homme qui écrit vient se reposer. Ielle qui entend le chant de celui qui écrit. Ielle qui croit à l’instant que l’homme qui écrit parle seul. Ielle qui ne comprend pas quand l’homme qui écrit dit dans son smartphone que le passage à l’heure d’hiver est une connerie et que les règles du langage épicène sont ridicules. Ielle aime la chaleur du corps de l’homme qui écrit. Ielle est en vie quand la main de l’homme qui écrit est là. Ielle se fout totalement de savoir ce qu’écriture inclusive veut dire. Ielle ne désire rien d’autre que la peau de l’homme qui écrit contre son lin. Ielle connaît enfin l’amour, le mouvement des corps, les froissements heureux, les plis apaisants. Ielle qui désormais habille, enlace, embrasse, étreint l’homme qui écrit.

A propos de Ugo Pandolfi

Journalist and writer based in the island of Corsica (France) 42.40 N 09.30 E.

4 commentaires à propos de “autobiographies #10 | plur-IELLE”

  1. Enigmatique beauté de ce drap plurielle … me souviens d’un spectacle ou le mouvement des draps de lin figurait celui de l’eau débordant d’une baignoire… on ne se baigne jamais deux fois dans le même lin

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