autobiographies #13 | elle et elle.

Je suis là, jour de grand vent, avec les corbeaux qui tournent dans le gris de l’hiver. Il parait que leur intelligence est une des plus développées. Ils ne nichent pas dans son arbre à elle ; trop exposé en bordure du plateau. Ils ont leur abri plus loin, dans la densité des grands bois. Son arbre, il avait décidé de le planter bien en vue, au bord du pré et du chemin. Un de ces résineux adapté pour résister au climat d’ici. Combien d’autres avec pour origine cette tradition des paysans ? Chaque année, dans l’été des vacances, prendre photo d’elle au pied de son arbre. Cette peur, les premiers hivers, qu’un ne l’abatte pour s’en faire sapin de Noël pas cher, mais non. Alors ce rituel de les voir grandir. S’épater de voir pousser l’ombre de l’un, mais ignorer le sombre qui rongeait le dedans de l’autre. Quand il a débordé d’elle ce sombre, a tout emporté. Les grands bois, le ciel, le plateau et nos espoirs pris pour toujours par lui. Perdu cette vive clarté bleue. Rien d’autre à faire que, chaque jour, chaque nuit, souhaiter gagner un peu de temps. Et puis cette fois-là, une vague de sombre plus forte qui déferle et l’emporte elle, nous l’enlève. Et me voilà, aujourd’hui avec elle mais sans elle au pied de son tronc. Il ressent quoi, lui dans son dedans d’arbre ? Cette photo d’elle en train de l’enlacer. Et cette entaille-là faite à coups d’ongles ; jusqu’à la sève pour lui, jusqu’au sang pour elle. Elle n’a pas voulu laisser autres traces d’elle que son arbre. Même les photos, elle les a brûlées. Ce sombre d’elle maintenant réduit en poudre grise, le disperser ici. La burle va s’en charger. C’est elle que je regarde s’envoler. Elle va se mêler à l’hiver. Elle va se mêler aux plumes des corbeaux. Elle va se poser sur les branches des grands bois. Elle sera bientôt rabattue vers le sol par les pluies et la neige. Elle finira avalée par la terre et les racines. Plus que l’arbre et moi avec ces traces d’elle. Moi seule à lâcher mes mots pour elle dans l’hiver du plateau. L’arbre, il garde tout dedans lui.

Codicille : prolongement des propositions #3 et #10 avec l'arbre. 

A propos de Jérôme Cé

Surtout lecteur. Cherche sa voix en écriture avec les cycles du Tiers-Livre depuis pas mal de temps. Un peu trop peut-être. (ancien wordpress et premières participations aux ATL) https://boutstierslivre.wordpress.com/