Basculements

Depuis l’enfance, assiégée par le basculement de situation, comme si elle était une funambule dont la ligne périlleuse s’est tracée depuis son premier cri et sur laquelle à tout moment tout est sur le fil du rasoir, au bord d’un gouffre ! Vie heureuse et paisible suivie de départs imposés et déchirants, fête joyeuse et pointe de couteau dans le gâteau glacé, sur le point d’être avalée, langue tailladée, naissance d’un fils et endormissement sur l’autoroute, réveil brutal, voiture encastrée dans l’arrière d’un camion, ballade amoureuse en Cévennes et déport de la voiture sur la droite en raison d’une camionnette qui roule très vite au milieu d’une route étroite bordée de rochers, renversement sur le toit de la voiture, rapide sortie chanceuse et le feu explosif qui s’est harmonisé avec le soleil couchant. En regardant une photo ce matin, échappée d’un livre non ouvert depuis longtemps, elle se revoit assise à même le sol sur un tapis de laine blanche, sa petite fille de sept mois serrée contre elle, elle a trente ans, le regard lointain mélancolique, c’est lui qui a saisi cette scène, aujourd’hui elle pénètre dans son propre regard d’alors et elle sait qu’elle y percevait confusément le basculement qui aurait lieu cinq années après lorsque lui partirait. Obsession simplement qu’une simple sonnerie de téléphone peut faire basculer de l’équilibre, du plaisir insouciant de vivre vers la perte, avant rien après le drame. Des sons stridents éclatent à l’intérieur d’un cerveau confus, se déchainent. Tête animée de protubérances intérieures prêtes à éclater, tourbillons visuels intenses, odeurs étranges, sifflements dans les oreilles. Alors pour juguler cette obsession de basculement à tout moment elle tente d’adopter l’autre versant du funambule, l’envie de hauteur, la maîtrise du vide et le dépassement de soi, elle ressent la sensation parfois d’envol, le rêve secret de devenir femme-oiseau. Se libèrent alors des faisceaux de sons harmonieux, de mots salvateurs qui se tressent autour d’elle et ne la lâchent pas au moins quelques instants, heures, jours, puis la crainte d’un basculement possible affleure à nouveau, la malmenant, la dépouillant. Elle scrute alors le miroir-sorcière près de sa bibliothèque en cherchant des réponses, en dialoguant avec ses morts ou confond la lumière des nuits des jours et des rêves, y baigne tous les basculements en n’en retenant que les variations de rythme.

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque. Je vis actuellement à Nice mais reste très attachée à ma région d'origine, l'Étang de Thau, Sète, Montpellier et les Cévennes.

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