ça ne s’arrêterait jamais si on voulait

Photo d’Eugenia Maximova (Unsplash)

Suis arrivée sur terre selon les prévisions, maternité dans une rue derrière le port.

Ai ouvert les yeux, crié, gigoté.

Ai rechigné à la lumière comme les autres et connu ma première marée d’équinoxe.

Ai cherché à attraper les doigts, les objets qu’on me tendait. Ai sucé, appris à serrer,  déchiqueter,  observer avant de saisir. Ai chapardé des sourires. Ai surpris mon image dans le miroir, le soleil tout en haut, la pluie aussi et les expressions sur le visage de ma mère. Les ai répertoriées pour y accorder mes attitudes.

Ai appris à me méfier.

Ai bafouillé des sons des syllabes.

Ai formé des mots des phrases. Appris mon nom, le nom des gens de la famille. Ai désiré pleuré râlé grogné. En gros me suis manifestée.

Ai échappé à la surveillance des adultes une fois dressée sur mes pieds. Me suis aventurée au fond des jardins, dans les arbres de la colonie de vacances plus haut dans le chemin, ai couru les rochers les plus dangereux de la côte.

Ai appris à écrire mon nom. Et plein d’autres noms.

Ai rapidement compris que tout se payait, se gagnait. Ai appris à me contenter, à baisser la tête, à filer doux, à me méfier des hommes. Ai soupesé la douleur de la perte pour avoir vécu dans l’ombre de l’autre.

Ai bien travaillé à l’école, toujours fait ce qu’on me demandait de faire. Ai eu souvent honte d’être pauvre. En sortant de l’enfance, n’ai plus rien supporté. Eu soif de tout. De révolte. De marches au bord de la mer, de voyages dans des pays étrangers où on attrape la fièvre. Eu envie de prendre des risques, de dépasser les limites.

Suis partie loin.

Suis partie pour vivre seule, loin d’eux.

Ai étudié les sciences de la vie. La nature, quoi.

Ai souvent revêtu des habits que j’aimais et mis du noir au bord des yeux, cherchant à comprendre les règles du jeu sans réussir. Voulu aimer, pas su. Eu envie de danser de mourir. Fui les modèles imposés, les contraintes qui régissent les sociétés d’hommes. Vécu dans une grande ville américaine avec un homme noir. Le chagrin le désir. Mesuré l’impossible. À peine évité les pièges pour tomber dans d’autres pièges.

Et puis vu des centaines de films dans des salles obscures tard le soir, lu des centaines de livres d’où s’élevaient des musiques envoûtantes.

Un jour ai oublié que j’étais fille. Ai travaillé mes muscles, mes gestes, mes réflexes. Participé à des compétitions. Eu mal aux tripes juste avant d’y aller.

Ai toujours évité de me reproduire.

Ai visité les plus hauts volcans, les îles éloignées des villes bondées d’Orient. Pris des substances illicites. Passé des jours à écrire des histoires pour rien ou pas grand-chose. Tout ça ne s’arrêterait jamais si on voulait. Ai fait ceci ou cela, aimé, pas aimé, détesté, ressenti de la joie ou de la peine. Vu les premières rides s’incruster de chaque côté de ma bouche. Tout ça ne s’arrêterait qu’une fois le corps effrité brisé accidenté ou si vieux qu’il n’a plus de dents, plus d’allant, complètement au bout du rouleau, déglingué ruiné. Sinon ça continuerait encore, la soif de vertiges, de vocalises, de brumes au bord du fleuve.

Ai tâché de me perdre. Espère un jour me retrouver, pas sûr.

A propos de Françoise Renaud

Parcours entre géologie et littérature, entre Bretagne et Languedoc. Certains mots lui font dresser les oreilles : peau, rébellion, atlantique (parce qu’il faut bien choisir). Romans récits nouvelles poésie publiés depuis 1997. Vit en sud Cévennes. Et voilà.

14 commentaires à propos de “ça ne s’arrêterait jamais si on voulait”

  1. De la virtuosité à se glisser dans un texte d’autre et écrire ce qui ne peut être que sien.

    • merci Muriel… et j’avais trouvé dans cette photographie un reflet de cet élan que je ressentais dans les mots… alors merci d’avoir écrit « élan vital », c’est exactement ça…

  2. (l’écriture c’est comme la philosophie – j’entendais hier Vladimir Jankélévitch (je l’aime beaucoup) qui à la question « la philosophie, à quoi ça sert ? » (c’est bien une question un peu con mais passons) répondait « à rien » – j’ai adoré – comme votre texte d’ailleurs) ça doit nous parler donc (et, par ailleurs, non, ça ne s’arrêtera jamais)

    • rien ne sert à rien, c’est vrai… juste ce présent qui parfois nous étreint rien qu’avec un vent qui s’engouffre dans la porte ou un texte qu’on lit… merci pour cette fidélité qui me touche, cher Piero

  3. Merci pour ce beau texte vif et plein de vent. Je suis très sensible itou au fil qui ne s’arrête jamais.