ciels

le ciel est apparu dans le coin gauche de la fenêtre du rez-de-chaussée au moment où le petit buldozer a fait tomber le dernier étage de l’immeuble d’en face on aurait dit un scarabée cahotant dans les gravats et poussant obstinément des mottes de terre et ce ciel bleu subitement entrevu en appelait un autre bleu électrique dans lequel un avion trace une ligne blanche se dirigeant vers l’ouest les couleurs aussi lumineuses que dans une publicité il faut dire que de cette fenêtre-là on avait une vue surplombant toute la vallée mais couchée sur le sol c’était plutôt le ciel que l’on voyait rien que le ciel c’était grisant parfois vertigineux tout ce ciel avec des avions traversant la fenêtre sans rideaux on était au treizième étage les gens étaient comme de minuscules personnages elle observait la vie qui se déroulait là en-dessous elle se penchait sans avoir peur et quand avec son frère ils jouaient au bas de l’immeuble il leur arrivait d’appeler leur mère qui toujours les entendait et ils étaient alors eux aussi comme des petits personnages de maison de poupée à qui leur mère lançait des biscuits emballés dans un papier bien plié et de l’orangeade dans un gobelet en plastique scellé qui curieusement arrivaient intacts sur le sol il n’y avait plus qu’à les ramasser pour un goûter dans les maisonnettes imaginaires sous les gros arbustes des parterres bien entretenus au bas des deux grands immeubles on disait les buildings ils étaient si hauts qu’on les voyait de partout de l’école aussi et de sa place au milieu de la rangée une des deux tours se détachait dans le ciel celle où Christian habitait au huitième étage croyait-elle avec sa mère très grosse et son père qui était pompier de la fenêtre de la classe la tour était si proche qu’on aurait pu voir et peut-être même entendre quelque chose tomber du huitième étage d’ailleurs dans son esprit la chute de la mère de Christian qu’elle avait probablement apprise en rentrant de l’école était enregistrée dans l’image de la fenêtre de la classe illusion d’optique temporelle et mentale suspendue quelque part dans les airs de son enfance entre le huitième étage et le sol et peut-être le bruit mat des gravats projetés dans la rue par le buldozer grignotant l’immeuble d’en face étage par étage serait-il ajouté à la scène comme une bande-son créée a posteriori composition vivante où passé et présent s’associent pour maintenir le souvenir en vie intégrant sons odeurs images dans ce chantier permanent où sont reconstruites les maisons de notre enfance et à l’odeur de poussière mouillée des rideaux jaunes d’une autre chambre qu’elle soulevait la nuit pour observer les jardins endormis et rêver le menton sur la pierre noire et glaciale à des voyages en Amérique se mêlait maintenant le dessin lumineux d’une image entrevue dans un magazine image publicitaire elle aussi probablement recomposée la trace blanche de l’avion se découpant sur le ciel bleu électrique peut-être empruntée à la réalité quelle importance car l’avion se dirigeait vers l’Ouest le nom à jamais mystérieux de Peter Stuyvesant sonnerait toujours comme une évocation joyeuse d’aventures à venir.

A propos de Anne Vanweddingen

Formée au journalisme, travaille dans une société d'auteurs et d'autrices depuis longtemps, j'écris depuis toujours. Dans des cahiers de brouillon, dans les marges, sur des papiers volants. Aujourd'hui, je me cite dans le texte Introspection sous verbe: "Je reprends mes cahiers, les cahiers à plumes et les autres. Je cours, j'écris, je travaille. Je cours sur les bords du trou noir comme sur les rives d'un vieux volcan. J'écris mes aventures au centre de la terre. Je vis. Je m'écris. Je décris. Je suis (d)écrite."

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