Ça pousse, ça pousse…

Il est 1 heure, je vais rejoindre ma copine sûrement déjà là, elle ose, elle avance, je l’observe. Comme à l’habitude les gens arrivent tout doucement, par petits paquets de trois ou quatre, je les interroge, « Ça fait longtemps que vous venez ? » « Depuis le début, je suis gilet jaune, j’ai fait tous les samedis au rond point chez moi, et là, j’ai rejoint les autres. Ç’est plus possible maintenant , avec mon mari on travaille tous les deux et on n’y arrive pas, ça use, j’aime venir manifester avec les autres, on échange, on apprend, ça nous a réveillés!À tout à l’heure, je vois ma copine ». Des rues attenantes de petits groupes arrivent, un gars tout dégingandé explique à son copain : « Cette semaine, j’étais au dépôt de bus de Créteil avec ceux de la RATP, et des représentants syndicaux de l’hôpital Henri Mondor et des enseignants nous ont rejoint, ça rebooste ça! » « Oui, j’ai lu ça, tu as vu les médecins, avocats, artistes aussi manifestent. » et justement un groupe important d’infirmières et d’aides soignantes en blanc arrivent là-bas, une toute jeune a un mégaphone, d’ici, on n’entend pas très bien mais elles interpellent la foule qui a commencé à grossir. Voilà sur la gauche des jeunes en baskets, survêtements et bonnets qui viennent d’Amiens, très animés, ils discutent des derniers évènements de la veille, « Taha Bouhaf vient de sortir de sa garde à vue, heureusement la juge a décidé de ne pas le mettre en examen, aucun motif n’est retenu. » « Ha tu es là, toi, contents. Viens avec nous. » Ils sont heureux d’être là de se connaître ou pas, mais ils ont le même but et ça soude. Avec ma copine, nous cherchons les autres, ceux des réunions, des rencontres, des différentes commissions où on travaille qu’on voit tous les jours ou presque. Là, c’est Henri, le solide, le fidèle, il a les cheveux gris, toujours en jean et blouson, et toujours le premier pour la lutte et pour élargir notre regard, puis Agnès et Cécile, on voit de suite qu’elles sont habituées à manifester, et finalement extrêmement positives, depuis le temps on est intrinsèquement liées. Aujourd’hui, on portera une banderole aussi large que l’avenue : « On se reposera quand on sera morts. » Agnès et Cécile nous on rejointes en prenant la manifestation à contre sens :  » En tête de manif, il ya le théâtre du soleil avec Ariane Mnouchkine, c’est fabuleux Quatre hommes portent une marionnette géante de trois mètres avec une grande robe blanche et un voile , « c’est la Justice, c’est pour la justice et pour une justice réparatrice » dit Ariane qui s’en va déjà. Juste après, tous les syndicats. A eux seuls ils représentent du monde, un rassemblement important. Les pancarte à bout de bras deviennent plus nombreuses, partout des drapeaux rouges, verts, jaunes, noirs et verts. Des bleus ? vous avez vu des drapeaux bleus? Ah! non, il n’y en a pas. De partout on entend: «On est là, on est là ! Même si Macron ne le veut pas, nous, on est là ! Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur ! Même si Macron ne le veut pas, nous, on est là !» Chant parfois maladroit, hésitant et aussi ailleurs tonitruant, ça fait tellement de bien, à quarante ensemble, c’est jubilatoire. Là où nous sommes, momentanément c’est tranquille. Mais derrière nous, les policiers s’agitent, les gaz lacrymogènes reviennent en force. Les gens toussent, sortent les mouchoirs, la température va monter et les protestations deviennent massives et de suite on entend les tirs de LBD, l’un si près, si près, la peur arrive mais on continue comme si. Tout à coup des cris s’élèvent, « les médics, les médics, ». Sur le coté quatre personnes s’affairent, elles prennent plus d’assurance et viennent de mettre un blessé à part, l’entourent. Et des compresses et du sang sur la figure, sur la figure! ce qui n’empêche pas un policier de lancer deux coups de lacrymo sur un des street médics . Les hou hou grimpent d’un ton. Bien sûr vers 16 h. commencent quelques incendies de voitures, de poubelles. deux fanfares avec trompettes, flûtes, tambours viennent de se rejoindre, ils font bloc et jouent très très fort, de plus en plus déterminés ils avancent contre les policiers, chantent l’internationale à pleine voix. Et comme un autre groupe assez nombreux rejoint les musiciens, comme en sourdine, négligemment les policiers vont ailleurs. Mais brusquement on voit des gens courir à contresens , les policiers viennent de couper la manif en deux, le bruit devient énorme, vive le téléphone, on sait très vite par où il faut s’en aller. On doit être environ 250 000, cette ampleur du mouvement impressionne. Et pourtant, fait surprenant, à coté de ce charivari, sur le trottoir, deux hommes se sont arrêté et discutent avec acharnement, ils sont tellement différents que le fou rire nous prend, l’un a un manteau marron, un long parapluie noir au bras, une casquette irlandaise sur la tête et en face de lui, l’autre a un chapeau « Pharrell Wiliams », un blouson noir plein de pin’s, une chaîne va de la poche avant à la poche arrière, un foulard rouge autour du cou. Mais on entend maintenant les grenades de désencerclement, l’atmosphère est très tendue « Macron, ton monde, on n’en veut pas. » La nuit arrive vers 17h 30, l’heure sombre arrive. » Chut, pas maintenant » me dit Cécile, » pas maintenant », « mais si, je veux en parler là tout de suite » « viens ce soir à la réunion de 20 heures, on sait et on se bouge, mais pas toute seule ». »Ça pousse, ça pousse et à un moment ça bascule ».

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