ça zieute

Dans ces yeux là il y a un appel insensé. Ces yeux là vous zieutent tout droit dedans. Vous ne pouvez pas détourner le regard. Les yeux ont la couleur de l’eau et pourtant le regard n’a pas la même couleur. Les yeux et le regard ce n’est pas du tout la même chose. Ces yeux-là me blessent. Ils me blessent ces yeux sans lien. Le lien des yeux avec mes yeux ne se fait pas. Il y a un appel insensé dans ces yeux-là. Il y a un appel dans ces yeux-là qu’on ne peut pas toucher. Qu’on ne peut pas approcher. Tes yeux couleur d’eau délavée. Mes yeux à moi n’ont pas cette couleur et quand je regarde tout ce délavé, je ne vois que ces yeux qui ont déjà fait le tour de la terre et ces yeux là à toi te rentrent dans la tête et tournent dans ta tête et quand je regarde par tes yeux, je zieute ces yeux là tout le temps, même absents ils font partie de moi. Même absents ils roulent tout en dedans de toi. Ils roulent en dedans de ta tête. Ils roulent sous la morsure électrique. Ils roulent jusqu’à se retourner et les pupilles et tout ce qui voit rentre dans ta tête et je ne vois plus que le blanc de tes yeux et tu me tues. Tu me tues avec ces yeux-là qui roulent vers l’intérieur et qui ne me regardent pas. Tu me tues à ne pas regarder mon regard. Tu me tues avec tes blancs et tes yeux par dedans. Tu échappes à mon regard et tu échappes à tous les regards. Parce que quand il n’y a plus que le blanc dans tes yeux et que la pupille et tout son fourbi est rentrée à l’intérieur, parce que quand la pupille est entrée en toi et qu’elle regarde en toi, ton visage disparaît de mes yeux. Et quand je te regarde et que je vois ce blanc, quand je pense à cela qui tangue dans ta tête, quand je sais que tu t’ai embarqué sur un esquif qui s’en va vers la mer, quand je sais que tu es à bord de la nef avec les autres, quand je sais que tu ne me regardes pas parce que tu es déjà parti, et quand je vois que tu ne me regardes pas, j’essaie moi aussi de faire rouler mes yeux à l’intérieur de ma tête pour me rapprocher de toi, pour retrouver ton visage, j’essaie de mettre du blanc à l’intérieur de ma tête pour approcher ton regard, j’essaie que les blancs de mes yeux à moi contre le blanc des tiens puisse ouvrir une parole, que nous puissions nous parler blanc à blanc. J’essaie que nous puissions nous rencontrer avec ses œufs tout blancs là, les globes inversés de tes yeux et des miens et je pense que ces œufs vont éclore et que nous pourrons nous regarder et que s’ils n’éclosent pas, nous serons l’un et l’autre aveugles à jamais, si ces yeux qui roulent dans nos têtes n’éclosent pas, si on ne peut plus les attraper comme s’ils étaient du germe d’avenir, si ces yeux là on ne peut plus rien pour eux, alors on ne pourra jamais récupérer les pupilles. Alors les aveugles gagneront, alors les pupilles et les paupières tomberont et on ne pourra plus rien pour eux. Mais si tu voulais, tu pourrais faire rouler tes yeux tellement loin qu’ils reviendraient à leur place, si tu voulais tu leur ferais faire un tour complet, mais si tu voulais ils pourraient redevenir de vrais yeux sous de vraies paupières, et à la place du blanc il y aurait des yeux qui regardent et alors on pourrait tous les deux rouler de gros yeux et on s’amuserait, et alors nos yeux seraient des astres qui se rencontrent, et alors on pourrait tenter des révolutions autour du soleil, et alors on pourrait trouver de la place pour tous les yeux blancs, et alors il y aurait de la place pour tous les yeux, et alors on ne serait plus obligés de parler parce que nos yeux diraient tout et notre regard avec. Et ton regard me regarderait. Et ton regard pourrait me voir et me parler. Et ton regard ne serait pas un accident. Et ton regard me reconnaîtrait. Et je me verrai dans ton regard.

Mais tes yeux blessés sont entrés dans mon corps. Je n’ai pas besoin de ces deux paires d’yeux. Car quand je les vois à l’intérieur de moi, c’est comme si mes yeux à jamais regardaient les tiens, et c’est comme si à chaque fois que je les voyais il y avait un cri, le cri d’une autre paire d’yeux qui pousse à l’intérieur de moi, le cri de tes yeux qui me rendent aveugle, devant tes yeux blessés je suis obligée de baisser les miens à l’intérieur de moi, tellement cette blessure de tes yeux que je vois dans ton regard attaquent mes yeux à moi jusqu’à les pervertir. Et alors il faudrait que je tourne et que je tourne en moi tes yeux, que je les lave en moi avec les miens, et que je sois capable de les regarder dans les yeux, tes yeux qui ont pénétré dans mon regard. Tes yeux me font comme une double vue, ils se sont collés aux miens, tes deux yeux à toi et mes deux yeux à moi forment le même regard qui me blesse et je ne peux regarder nos yeux sans avoir envie de pleurer et tu les as jetés dans mes orbites quand tu m’as regardé, alors j’ai baissé le regard, alors j’ai eu le mal de tes yeux comme on a le mal de mer, je ne sais pas décrire ce regard-là, je n’ai jamais su décrire ce regard-là. Tes yeux ont la saveur des soleils brûlés qui ne regardent pas mais qui sont. Tes yeux ressemblent à des yeux tout juste couvés qui éclosent dans des explosions de soleil.

Et tu as toute la couleur qui se déverse en toi et tu as toute la couleur qui tourne au-dedans de toi. Et tu as le roulis de la coulure en toi. Et la peinture tourne en boucle avec tes yeux tout en dedans, et c’est aussi en moi que ça advient, et la couleur tourne et se déverse, en dedans de tes veines et des miennes, la couleur n’est que l’expression de tes veines, la couleur roule avec tes yeux et mes yeux à moi regardent la peinture en dedans de nous, mes yeux regardent le roulis, ils regardent la tempête au-dedans de toi et tes yeux renversés me font mal. Et tes yeux renversés me constituent. Oh ! Il faut les aimer ces yeux là car ils me constituent. Tu portes tous les pinceaux au-dedans de toi et la couleur navigue dans tes veines et la couleur navigue jusqu’à la mer dans le grand navire. Tes veines sont mes veines au-dedans de moi. Ta veine de couleur n’a pas de place pour moi, mais depuis qu’elle est là, elle tourbillonne en dedans de moi. Nous sommes faits de nos couleurs, en-dedans de nous. Nous sommes faits de nos couleurs qui fouettent nos veines. Nous sommes faits de nos couleurs et de nos yeux, en-dedans de nous. Et quand je regarde la peinture de tes veines, je suis déchirée. Je regarde les soleils bleus en dedans de toi. Ma rétine porte ton regard. Mes yeux sont blessés quand ils zieutent tes yeux à toi. Mes yeux sont blessés et je ne peux pas soutenir ce regard du dedans du blanc. Tes yeux ont roulé dans le chaudron des couleurs et ils ont fondu. Et ces couleurs ce sont les mêmes au-dedans de moi. Je suis née de ta couleur en dehors de moi. Je suis née de tes veines du dedans de vous. Je suis née de ce regard qui me blesse et que je ne peux regarder tout à fait. Je suis née au-dedans de toi mais sans naître à cause de la couleur. Je suis née au milieu de toutes tes couleurs que tu as ramassé au-dedans de toi. Je suis née de la tempête du dedans de toi. C’était moi ou la couleur dans le chaudron de toi. Mes yeux portent la marque et le blanc de tes yeux qui ont roulé au-dedans de toi. Et je ne pourrai jamais voir ce que tu as vu, tes yeux qui roulent à l’infini, et tes couleurs. Des tempêtes de couleurs au-dedans de nous. Et les pinceaux qui balaient la matière au-dedans de toi. Et les couleurs que je mets en mots en dedans de moi. Et toute cette vie qui passe de nous en dehors.

On se trompe sur nos morts, ils sont vivants en nous. Parce que des atomes de leurs couleurs sont au-dedans de nous. Parce que des atomes de nos couleurs sont en dedans d’eux dans la terre. Parce qu’à force de se fréquenter ils sont comme des yeux indissociables. Parce que les couleurs giclent en dehors de nos corps et qu’ils viennent peindre en dedans de nous. Parce que nos veines charrient les mêmes couleurs que nos yeux emmêlés. Parce qu’il n’y a aucun espoir que ça n’arrive pas. Parce que mon regard lave ton regard. Parce que tu m’as jeté de la peinture dans les yeux dès que je suis née. Parce que toutes tes couleurs sont entrées en dedans de moi et qu’elles me constituent. Parce que toutes tes pupilles sont entrées en moi. Parce que tes pupilles ont explosé dans mes veines. Et que tes yeux suppliants que je ne sais nommer me blessent par leur nudité. Et que depuis je cherche ce regard. Il y a le nu et l’innocence en toi. Et des soleils brisés avec les pinceaux. Et les soleils bleus qui ne germeront plus. Et des soleils bleus qui germent à présent en moi. Et des soleils bleus qui blablatent et qui pataugent en moi et qui bleuissent jusqu’au matin. Mais il suffit que tes yeux roulent sur ma langue pour que je sois remplie de couleurs. Mais il suffit que tu poses ce regard sur moi, si intense qu’il blesse toutes mes couleurs à moi, si intense qu’il provoque cette déchirure, il suffit de tout cela pour que je sache qu’en dedans de nous il y a des milliers d’yeux qui roulent, qu’en dedans de nous il y a ton regard et le mien. Qu’en dedans de nous il y a le magma de la couleur qui ne s’éteindra pas.

A propos de Claire Z.

Retardataire. Pisteuse de vie. En recherche. Lit, commente avec plaisir les textes des autres, apte à l'aventure commune. le reste de vive-voix...

11 commentaires à propos de “ça zieute”

  1. Oui, forcément on y pense, je me suis moi-même laissé surprendre à rouler quelques yeux à sa manière tout en la pétrissant avec la couleur de la mienne… Comme j’ai pensé à Hubert Selby Jr, et son écriture d’ivresse, ( enfin ce dont je me souviens de lui) pour la première partie d'”écrire un livre”. Merci pour ce regard, Louise.

  2. Ton regard plein de blanc et de couleurs ne m’a pas lâchée un seul instant. J’aime ces moments déroulés qui en disent si longs sur les sentiments profonds et où le dedans et le dehors sont soudés, culbutés, malaxés

  3. Merci, Bouxy, heureuse que ce texte te plaise, même si internet ne permet pas de mettre un visage sur un nom, des visages sur des noms, ce qui est assez douloureux pour moi, je dois bien le dire, je suis une charnelle!
    Ce serait bien que je puisse te lire dès que j’ai un moment, pour l’instant je m’amuse avec la 2eme proposition du écrire un livre” (sous quel nom publies-tu ici?)

  4. Merci, Claire pour le partage. Pour cette réinvention, cette re-naissance du regard, et des yeux à rebours de la mort, si j’ai bien compris. Pour la répétition qui permet d’avancer.
    Cela roule, pas seulement les yeux, et m’emporte. Je retiens entre autres, “Tu me tues à ne pas regarder mon regard. Tu me tues avec tes blancs et tes yeux par dedans.” Je garde et emporte avec moi- au moins pour ce voyage de l’atelier d’été : “On se trompe sur nos morts, ils sont vivants en nous.”

  5. Mouvement carnavalesque autour de ses yeux, de leur substance et de leur couleur, qui embarque dans un véritable tourbillon.
    Impression que je ne regarderai plus les yeux exactement comme avant !