Carnets individuels | Caroline Diaz

#40 penser à de temps en temps descendre du vélo, du train, de l’échelle
porter de bonnes chaussures de marche
noter les titres des magazines par exemple
premier enregistrement d’un tourbillon de poussière martien, rayer la mention inutile
noter même ce qu’on ne comprend pas
ne pas attendre la nuit ni le jour ni la pluie
ne pas avoir peur de ses cauchemars ni de la vérité
écouter les conversations même secrètes écouter les silences
se laisser influencer, ruminer, prendre le temps de l’oubli, prendre le temps du souvenir 


#38 Mes rêves, un endroit que j’évite, je pourrais les compter sur les doigts de la main. Tiens, celui de la baleine qui se laisse porter par le courant d’un grand fleuve jaune au pied de notre immeuble à Bastia, celui de ma mère qui me tend un paquet par la fenêtre d’un train qui s’éloigne, celui du mammouth géant dont je caresse la paupière close, celui de la ville flottante que je ne sais pas rejoindre, celui des oiseaux morts qui jonchent le sol, celui où nous nous couvrons de vêtements pour traverser l’atlantique à la nage depuis Brooklyn. De l’eau, des animaux géants, des morts. Mes rêves, où tous les mouvements sont furtifs.

#37 Abel était l’aîné, j’étais le plus petit. Nous étions en cours de français, classe de 4ème, lecture collective à voix haute, être attentive, d’un moment à l’autre le professeur pouvait interrompre l’élève pour en désigner un.e autre. Et la voix de Piotr, douce et forte, un peu dans le nez, Abel était l’aîné, j’étais le plus petit. Son accent venu de Pologne amollissait les consonnes, arrondissait la langue tout entière, personne ne s’est moqué, moi je chavirais en tendresse immense.

#36 Au réveil d’abord les mails, deux boîtes distinctes, celle du boulot où je découvre les nouvelles du client du Japon, puis la boîte perso, je dégage les spams. Les notifications Facebook ensuite, j’y vais de moins en moins. Si je n’ai pas de nouvelles je vais voir les comptes amis, plus que des auteurices ont dirait bien. Ensuite Instagram. Là aussi un compte pro où je publie presque quotidiennement, un compte perso où je publie un extrait de mon journal le dimanche, un lien vers ma chaîne YouTube quand je mets en ligne une vidéo. J’y suis Nathalie Holt, Juliette Cortese, François Bon, Camille Ruiz, Patrick Muller… Je n’y traîne pas trop, l’utilise déjà beaucoup professionnellement. YouTube parfois la journée à l’atelier, en mode podcast, s’il y a vraiment un travail sur l’image je prends une pause pour regarder. Le week-end je rattrape, le journal de Michel Brosseau, les blogs de Piero Cohen Hadria, Guillaume Vissac, Arnaud Maisetti, Alice Diaz, Xavier Georgin, d’autres encore … et les vidéos de Juliette Cortese, Gracia Bejjani, Milène Tournier, Marine Riguet (trop rare), Gwen Denieul, j’en oublie et j’en loupe forcément. Le dimanche je guette Le Semainier d’Anne Savelli. Le 1er du mois, Le journal du regard de Pierre Ménard. Je lis quelques livres mais peu. Je peux ne pas lire pendant plusieurs semaines, juste des choses très brèves, des livres que j’ouvre au hasard dont je lis quelques lignes. Depuis que je suis entrée en écriture je suis plus attirée par la poésie. J’aime picorer. Il y a la vidéo qui demande un autre engagement, plutôt le soir, je regarde mes images ou celles d’un.e autre sur lesquelles j’écris. La photographie, le plus souvent possible. Le samedi soir, je sélectionne les sept photos qui nourriront le journal. Il se met un peu en route dans ma tête, je me remémore la semaine écoulée, note pour chaque jour l’événement, la pensée ou l’image qui persiste. Le dimanche matin j’en reprends l’écriture, j’élimine les répétitions (c’est ma fâcheuse tendance), je publie. Souvent je reçois dans l’heure un mail de PCH qui me rappelle que je suis aussi fâchée avec les « t », je pensais pouvoir faire plus confiance à mon orthographe instinctive. Le journal est devenu le principal lieu d’écriture. En ce moment, relecture d’un chantier à ciel ouvert, et cette difficulté avec finir, ne plus en parler. Au coucher, si je n’ai pas attendue d’être épuisée, il m’arrive d’écrire quelques mots sur l’application Notes de l’iPhone (mon deuxième), des idées pour un prochain projet. Je lis Paumée, le blog de Brigitte Célerier, et je m’endors.

#35 Ce n’était pas tout à fait une parole, un râle plutôt. Les mots se sont défaits d’eux même, le temps de me parvenir, à douter même de leur origine. Cette voix était-ce la mienne ? Était-ce un rêve, un fantôme ? Il me semblait en deviner la masse, sa charge de douleur, un trou noir suspendu dans l’espace de la chambre, mais c’était trop flou pour en comprendre le sens.

#34 On ne sait pas ce qui les a attirées l’une vers l’autre, une histoire à la fois de prénoms, de taille, de dents cassées, de couleur, ce qu’on pourrait appeler un coup de foudre. En sortant du restaurant elles savaient qu’elles ne se verraient pas durant quinze jours, L l’a serrée dans ses bras, comme pour poser un engagement, se sont chuchotées qu’elles trouveraient un moment rien qu’à elles. Je mettrais bien Maryline Desbiolles sur le coup.

#33 faire le vide ? ne fais que lutter contre, je retiens tout, m’encombre, les détails, les objets, pas les larmes… ça va avec pas finir, entasser, remplir… si ça submerge ouvrir les fenêtres, prendre les chiffons rangés sous l’évier, faire voler la poussière, balayer et chanter à tue-tête. Lire quelques lignes de poésie.

#32 Les jours de grand vent. La voix de Nina Simone. L’odeur du tabac blond. Le reflet métallisé d’une Ford Escort. Le hâle d’un avant-bras, le bracelet métallique d’une  montre. Dans le ciel, les traînes de deux avions qui s’apprêtent à se croiser. Des débris sur le sable. Un bouquet de fleurettes. Une recette de cuisine à l’encre violette. Des films muets, des mouvements, des sourires. La douceur des regards dans les photographies. Des questions en suspens. L’insurmontable. Le besoin des mots. Cette chaleur sur ma peau. La puissance d’agir. Nos vies nourries d’absences.

#31 il n’est pas audible tu me jettes ça à la figure mais comment tu peux comment pas audible c’est la réalité qui n’est pas audible tu ne peux pas dire ça au fond je sais tu ne fais que répéter tu répètes ce qu’ils disent c’est ça qui n’est pas audible comment tu peux et tu insistes tu répètes leurs violences assénées tu dis il est sinistre mais comment tu peux il va bien falloir il va falloir l’entendre écoute écoute le râle des bêtes écoute les tempêtes écoute les sanglots des glaciers écoute le bruit que fait le monde en tombant

#30 De l’autre côté de la vallée, une odeur de mort. En contrebas de la route, au milieu d’une décharge sauvage des cercueils et des sacs poubelles contenant des ossements. Des paroles contradictoires. Le croque-mort chargé de la crémation n’aurait pas vu les ossements dans les cercueils. L’autre prévenu prétend ne pas savoir. Il a rendu service contre quelques billets, il a pris les sacs-poubelles, il n’a pas regardé à l’intérieur, il n’a pas vu les corps, il n’a pas voulu brûler les sacs, il les a jetés dans le maquis, il savait que ce n’était pas légal.

#29 pas regarder mon ombre plutôt que la route devant pas laisser le jour glisser sans m’y opposer pas laisser le vent glacer mes oreilles pénétrer mes tympans pas laisser le froid comme une lame pas le laisser entrer dans ma tête pas laisser la douleur vriller me défaillir me rappeler vieillir pas perdre l’espace de l’émerveillement pas m’attarder sur cette pensée qui enfle creuse la nuit trop longue pendant que la lune joue avec les frondaisons pas renoncer au sommeil

#28 entêtent les mots la peur de ne plus aimer le texte comment s’y recoller se raccrocher à sa petite histoire envahissement de figures maternelles est ce que ce n’est pas déjà trop tard cette distance peut-être ça t’aidera à être plus libre les petites choses flottent dans le vague les détails les miettes les grains de voix les grains de photo s’attarder sur sa paupière luisante mes vagabondages pusillanimes fatiguent vas-y donc que crains tu ah oui là il faut freiner là n’est-ce pas ce qu’ils m’agacent ceux qui jettent la semoule dans le caniveau ça attire les pigeons  

#27 tu te lèves joyeuse, tu sais que tu vas retrouver L à l’atelier — tu es désappointée, L n’est pas là —  tu te concentres sur la plaque de cuivre, essaies d’en comprendre le grain — tu encres, tu essuies, tu imprimes sur du papier Fabriano — L en arrivant te dit qu’elle a pensé à toi, elle porte comme elle te l’avait promis un de ses pulls jacquard — tu la photographies, d’abord de dos pour ne pas l’intimider — tu lui demandes si elle a toujours dessiné, Oui, en chuchotant elle t’explique pourquoi — ça te touche — tu fais son portrait, tu lui demandes de sourire — en regardant son visage sur l’écran de l’appareil elle est surprise, ça lui fait plaisir d’avoir l’air joyeuse 

#26 l’éclat d’une guirlande de Noël une baleine de parapluie une feuille morte le tweed d’un veston un permis de construire les bandes réfléchissantes d’un gilet jaune un jet d’eau puissant dans le caniveau l’écran lumineux dans le hall de gare de l’Est neuf heures quatre Franckfort une sérigraphie de Keith Haring la masse du ciel notre dernière conversation au téléphone ta garde-robe ton sourire tes yeux qui me regardent l’hésitation du soleil la chaleur de ta peau l’odeur de ta cuisine le matin les griffonnages des derniers jours qu’on a préféré jeter tes mots préférés

#25 de la chance il avait dit — pas de cicatrice — une ligne — la lèvre supérieure fendillée — qui empêche le sourire — écrasement de la pulpe contre la dent morte — le fantôme de la dent — tentative de réveil — la langue soulage — leurre de salive — la peau fine — les gerçures — la brûlure réactivée — les lèvres se colorent — peau sèche — elle meurt — les lèvres se pincent entre elles — sous l’index des lambeaux se détachent  

#24 le réveil ne sonnait pas — ai regardé l’heure quatre ou cinq fois — ai écouté le calme dans l’immeuble — ai senti le froid hostile — ai contemplé le plafond découpé en ombres floues — ai pensé aux photos que je n’avais pas prises — ai deviné que la nuit attendait aussi — ai entendu mes pensées s’effondrer — ai desserré la mâchoire — ai senti un goût amer sur la langue — ai respiré l’air alourdi de nos souffles — ai espéré la sonnerie — me suis rapprochée de toi, sans te réveiller

#23 un paquet de biscottes. dans l’étui entamé sept biscottes et des centaines et des centaines de miettes. vider trois-cent-vingt miettes dans l’assiette. de l’index humecté ramasser une quarantaine de miettes, les poser sur la langue, savourer le fondant sucré. à la pointe du couteau, avec les deux-cent quatre-vingt miettes restantes, dessiner dans le plat de l’assiette un rond de miettes, un losange de miettes, un soleil , ses douze rayons de miettes, et nos deux visages souriants, neuf miettes entre les dents

photogramme, Journal du regard, novembre 2022 — Pierre Ménard

#22 en découvrant ce plan au ralenti, dans son Journal du regard, la mécanique des voyageurs descendant l’escalier de la station de métro, filmée en plongée. saisie par l’impression que les corps s’effondrent j’ai eu envie de poser là sur les marches du métro un livre, ce serait n’importe quel livre, je le poserais et je les observerais, ferais des paris sur celle qui hésiterait à le ramasser, celui qui s’en écarterait avec effroi, me réjouirais d’observer le désordre provoqué, celui qui enfin s’en saisirait et rencontrerait mon regard

#21 ne pas lutter contre, sombrer, rester dans la tiédeur des draps — retarder le départ — se raviser et danser comme une enfant  — les faire rire, rire avec eux — espérer plus de lumière — y aller, fermer la maison — trouver miraculeusement un Vélib — pédaler plus doucement — laisser les pensées vivre leur déroute — louper  l’embranchement de Richard Lenoir — le réaliser en passant devant Saint-Ambroise — se demander si cela a à avoir avec traîner au lit — tourner la tête en passant devant la rue de l’asile Popincourt — penser à elle

#19 dans le hall elle passe la serpillère bonjour gêné de marcher sur le sol encore humide, agrandir la foulée pour faire moins de traces. hochement rapide de tête au timbreur jamais très aimable. jeter un œil à l’intérieur du Chansonnier, attraper le sourire de Momo. pester au coin de la rue contre les cyclistes qui grillent systématiquement le feu. à la station Vélib, Il marche bien ? sourire parce que tu dirais qu’un vélo ça ne marche pas. l’enfant qu’on voudrait encourager, on voit bien que le regard est ailleurs, la marche trop lente vers l’école. le pigeon presque sous la roue, fermer les yeux, Mais tu vas bouger ! 

#18 La fièvre du bazar montait en elle, une sorte d’énergie mêlée au sentiment confus qu’un jour, dans ce magasin grouillant, une halte se produirait et que sa vie trouverait son but. Il ne lui arrivait pas de croire que son destin, elle pût le rencontrer ailleurs qu’ici, dans l’odeur violente du caramel, entre ses grandes glaces pendues au mur où se voyaient d’étroites bandes de papier gommé, annonçant le menu du jour et au son bref, crépitant, du tiroir-caisse, qui était comme l’expression même de son attente exaspérée. Ici se résumait pour elle le caractère hâtif, agité et pauvre de toute sa vie…

s’approcher de l’endroit où je range mes livres fétiches dans la bibliothèque, j’aurais pu fermer les yeux, celui-là acheté d’occasion sur RecyclLivre, sur la garde blanche DÉSHERBAGE, définitif, page suivante le tampon de la bibliothèque de Strasbourg, achevé d’imprimer à Louiseville (Québec), dans la main la souplesse de la couverture renforcée de Filmolux, sous la pression du pouce les pages défilent, le texte dense, la langue précise, découverte sur le tard, il faudrait lire tout de Gabrielle Roy, je dicte l’incipit dans l’application note du smartphone  CD

#17 nous débarrasserons les façades des cafés | restaurants | librairies de leurs fleurs en toc. nous interdirons l’usage du smartphone en marchant. nous comprendrons la sagesse des fantômes. nous transformerons les grands magasins en arches | en bateaux refuges | en serres. nous transformerons les parkings en champignonnières. nous découvrirons la Bièvre. nous vivrons au bord du fleuve. nous construirons des cabanes aux Batignolles, à Monceau, à Montsouris, aux Buttes Chaumont, aux Tuileries. nous refuserons la peur. nous serons vivants et modestes. nous éteindrons les lumières. nous ferons silence et écouterons la ville.

#16 jean délavé semé de strass colorés baskets blanches long manteau en lainage beige son écharpe noire en crochet comme un voile | Dr. Martens chaussettes en côte anglaise grises sur collants dentelle blanche bermuda moulant superposition de tuniques synthétiques bariolées veste en jean surdimensionnée col en jacquard irlandais | chaussures de sport noires épuisées jean déchiré cardigan en molleton marine zippé veste matelassée sacs plastiques blanc et orange cognent la cuisse| silhouette noire traversée par un sac banane vermillon

#15 j’ai tout le temps la tête qui tourne depuis dimanche c’est bizarre c’est drôle ton rêve oui je peux dire que ça va je vous vois venir faut le temps que ça agisse commence pas à me mettre la pression on aurait presque froid non ouais c’est moyen toujours peur qu’on me prenne pour une extra-terrestre nan mais c’est un bon compromis je viens de la campagne-campagne mais ça va sinon on peut se voir avant si tu veux hein j’ai des papiers à faire je suis aussi flippée que toi le temps de rien comme d’habitude je vois pas l’intérêt j’ai vraiment pas envie d’en parler vas-y mollo hein bisous profitez bien

#14 la seconde où je traverse le canal, le téléphone collé à l’oreille. le reflet vert de l’écluse. la seconde où la voix artificielle énumère les chiffres de ton numéro de téléphone, je sais que tu ne décrocheras pas. ceux que je croise ne savent pas. les mouettes planent sous un ciel blanc. la seconde répétée cinq, huit, dix fois. à venir creuser ton absence, à douter, à imaginer la disparition / la fuite / le pire. la seconde à gratter toujours la même peur. la seconde qu’il faudrait étirer jusqu’à entendre ta voix.

#13 la berline s’est arrêtée à ma hauteur — la porte passager avant s’est ouverte, en est sorti un corps de petite fille — frêle — avec son visage presque d’adulte, un sac trop grand au bout de bras trop maigres, avec sa marche tordue elle s’est dirigée vers l’arrière, le conducteur, un homme âgé — peut-être son père — est sorti à son tour, il lui a dit attends-moi — avec dans la voix l’inquiétude de comment aujourd’hui l’étrangeté se frotterait au monde 

#12 une chambre obscure dans laquelle j’entre à reculons, des masses floues, des ombres, des grains, des souvenirs ténus, des phrases répétées, des chansons, des insomnies, des obsessions, des fantômes — oh leur puissance, des odeurs, des rêves, des images cachées. un vrac à la fois étrange et familier qui se dépose par bribes au fond du bac — tâtonnements. ça remue ça résonne ça remonte en surface. on retient son souffle. une révélation. une surprise. c’est là que j’étais attendue ?

#11 Paroles — usé à la corde au pied du lit de mes sept ans — toujours les même textes, Barbara le plus souvent, la retrouver sous la pluie — le tu, la disparition j’y revenais encore — Paroles gondolé de chagrins, griffonné de dessins, d’histoires silencieuses d’orphelines — le premier texte, celui qu’on donne à lire, qu’on aurait appelé poème, pour l’anniversaire de ma mère, le soupçon de plagiat, ne plus écrire alors, sauf les déclarations amoureuses — un trésor retrouvé autorise le tu, fait apparaître le disparu — écrire alors

#10 pendant que je m’accole pour la photo je me demande s’il ressent lui aussi cette tendresse pendant que j’écoute cette chanson me revient la chaleur du ciment de la terrasse pendant que je me glisse sous la couette je supplie mon estomac de m’offrir un répit pendant que je plie les draps mes obsessions m’oppressent pendant que je ramasse les verres et tasses sales me vient l’envie de marcher sous le soleil pendant que j’écris « je regarde en boucle mon père faire l’idiot en singeant un bébé dans mon parc » ma poitrine se gonfle de joie et de chagrin

#9 ne pas s’attarder — sur le vide qu’il évoque — dans la nuit — sur les groupes assoiffés riants dansants — sur la chair de pigeon écrasée — la bouillie de carton — devant le type qui urine — dans le froid — dans l’instable du lit — sur la douleur qui s’installe — sur l’estomac qui se plie — ne pas s’attarder — sur le vertige — sur ton reflet sous le néon de la salle de bain —sur l’image de la douleur — sur la vague qui monte — sur le trop qui jaillit — sur l’amer — sur ce qui se creuse — sur le désarroi la fatigue il faudrait maintenant renoncer au jour qui vient

#8 Emma Roux Mohand Yadel Pierre Dupont Robert Blache Eugene Varlin Henri Christiné Agnès Vernois Cécile Loiseau Franck Dubier Catherine Elsa Clark Pauline Chaplain Juline Perrin Bruno Demaitre Cécile Javaux Iris Lebois Muriel Odier Benoit Andrieu Anne Moreau Jean-Louis Le Tallec Régis Boisselier Gwen Denieul Lola Lafon Jane Sautière Florence Fabre Aloise Hessel Benjamin Milsent Céline Wagner Clothilde Rabussier Olivier Jourdan Stéphane Cotineau Marion Ambrosini Julien Moutet Louisa Swarovski Stefani Tzanoudaki 

#7 silhouette autoritaire plantée sous la pluie fine le roux des cheveux le clair du regard le clair de la peau les lèvres décolorées douces peut-être le solide de la mâchoire solide le torse au point qu’on voudrait s’appuyer dessus | sous la peau fine reste de sommeil renflement de pommettes tacheté d’éphélides soyeux brun des cils douceur enfantine du menton joues enflammées tendresse des lèvres et des bras les cheveux lourds | les veines en réseau dans le cou remontent jusque sur la joue j’ai pensé au cordon ombilical à la naissance ça faisait une palpitation d’oiseau j’ai pensé à Monika sa peau mate marbrée de bleu son regard en dehors sa disparition

#6 cet après midi au cimetière de Montmartre — l’enduit humide de la façade ouvrière — la fenêtre dans les étages — le motif jacquard du rideau synthétique derrière — les lézardes et traînées noires coulent sous l’appui — jardinière d’herbe à chat — les ondulations du linge qui pend sous la pluie fine — le rose délavé d’une serviette éponge — le ciel immobile — une croix tombale en contrejour

#5 dans le mauve gris des nappes de nuages frêles le froid qui m’a saisie le souvenir d’une odeur de feu de bois gris pâle avec lueur de presque rien l’éclat jaune des feuilles de bouleau dans le reflet du faubourg le gris muet l’opalescence cède au bleu, des cris de mouettes  l’ange de la place dressé dans le bleu fragile

#4 quels étaient ses souvenirs qu’est-ce qui l’a poussée à revenir ici ? et sensation de chaleur, odeur de tabac de cuir de voiture d’air marin

#3 il aurait fallu filmer — ce jour-là — dans les allées du cimetière de La Villette. sa silhouette rouge, des pieds à la tête, la jupe, la cape, le béret. rouge elle se déplace entre le gris des tombes. ma gêne de n’être là qu’en quête de lumière quand elle vient s’occuper de ses morts. nous marchons sur deux allées parallèles. le soleil magistral illumine le contour des mauvaises herbes qui poussent dans les bacs. elle disparaît derrière une chapelle, ressurgit un peu plus haut, comme dans un conte — rouge, pour disparaître tout à fait.

#2 l’ombre de l’arbre sur le mur agitée par le vent, dans le mur une fente étroite, la rupture des couches de papiers recouvertes de peinture, ça a cédé, comme une plaie sèche dont les chairs s’écartent. la petite fille sous les pins, son sourire dans l’image dégradée du VHS, la voix de l’oncle qui se trompe en la nommant. de longs silences. dans la nuit je fais la liste des choses que je voudrais filmer. l’exaltation.

#1 la rue du faubourg Saint-Martin en descente, en face marée montante de camions de voitures, de motos, de piétons, de cyclistes. la ville agacée par la grève, prendre le trottoir, serrer les dents et le guidon — l’enfance cavalière ressurgit toujours. sourire. ralentir. la tente Quechua se dresse jaune vif sur le trottoir, juste devant les arcades de la Maison de l’Architecture.

A propos de Caroline Diaz

Née un premier janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, en attente de publication. Depuis j’explore la mémoire familiale. mon blog : https://lesheurescreuses.net/

108 commentaires à propos de “Carnets individuels | Caroline Diaz”

    • j’ai souris ce matin car je ne voyais pas comment ce gris allait céder, j’imaginais toutes les variations de gris auxquelles nous aurions droit dans la compile des parisiens… et puis oui ce midi suis passée au pied de l’ange, merci Brigitte pour passages et re-passages 😉

  1. C’est drôle je suis tombée sur Paroles ce We et je les reconnaissais presque tous, alors que plus lui depuis… comme toi! donc ta 11 me touche au plus près mais surtout pour : le premier texte, celui qu’on donne à lire, qu’on aurait appelé poème, pour l’anniversaire de ma mère, le soupçon de plagiat, ne plus écrire alors, sauf les déclarations amoureuses — un trésor retrouvé autorise le tu, fait apparaître le disparu — écrire alors. ET la 13, poignante en toute discrétion…Merci

  2. Un beau programme pour la journée! Quand je laisse mes livres dans les bibliothèques de rue, j’ai l’impression de partir comme une voleuse, de m’enfuir juste après. En fait, il faudrait rester pour voir les réactions de ceux qui s’en emparent!

  3. je viens de “rattraper” un peu mon retard de lecture chez toi et retrouve cette précision que j’aime toujours infiniment
    belles nuances dans l’utilisation du point . ou du tiret — selon la nature du texte, comment ça fonctionne et se lit différemment
    touchée par la cicatrice dans ‘fragments du corps” et l’hésitation du soleil de la #26…
    à bientôt Caro

  4. ” écoute le bruit que fait le monde en tombant ” et tout ce qui précède… c’est tellement juste et beau, si juste ! j’ouvre les carnets par les voix et décidément c’est une magnifique porte d’entrée ! Merci pour ce texte !

  5. ah oui, je me disais “mais personne ne boit (un kir, une mauresque, enfin quelque chose) pour oublier (y arriver) ? “ou quelque chose du style – mais oui, (aussi) un bon coup de balai (ou de torchon) – une bonne petite chanson (il y a pas mal de musique quand même) – et remarque aussi que, sous le couvert de croire qu’on retient tout, il y a aussi des trucs (comme dirait madame Célérier) qu’on oublie – et qui tout à coup, là, reviennent…

  6. bravo (n’y arrive pas et surtout à lire hors internet malgré mon désir…) quant à l’orthographe ai toujours été nulle et s’ajoute maintenant la maladresse de mes mains qui me font retaper six ou sept fois certains mots
    merci de trouver temps de passer quelques fois (un gros quelques) sur mes bidules

  7. “Je peux ne pas lire pendant plusieurs semaines, juste des choses très brèves, des livres que j’ouvre au hasard dont je lis quelques lignes. Depuis que je suis entrée en écriture je suis plus attirée par la poésie.” me parle … et lire ton journal c’est toujours un très grand bonheur

  8. pour les bonnes chaussures d’accord (si je les trouve, mes pieds sont capricieux
    pour les titres de magazines j’hésite
    je noterai surtout ce que je ne comprendrai pas
    pour le reste ok (enfin j’oublierai pour ne pas être influencée… et le serai tout de même)

    bravo d’avoir évité (ai pas su) la liste sentencieuse

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