Profil ou face, Louise

On vendait alors se cheveux, en Auvergne.
Passage du marchand de cheveux

(vu ton visage hors d’âge)
Ton visage au-dessus, au-dessus de nous, au-dessus de ton corps, corps tenu serré, toujours dissimulé, ton visage au-dessus, ta peau velours  poudré, ton visage : de face le plus souvent, au-dessus du corps ceinturé, corps parfois penché vers nous, ta joue velours poudré et la légère odeur de rose, lisière aromatique, frontière invisible embaumée de chair odorante des fleurs, odeur concrète mêlée de framboise et d’orgeat, ton visage au-dessus velours poudré, ton visage parfumé d’eau de fleur et de talc, peau veloutée velours poudré, ton visage au-dessus, et ton corps mince, cintré, collet-monté, peau duvet, peau mousseline de soie, ton visage au-dessus de ton corps sévère, tendu douloureux, épaules gibbeuses dissimulées de manches et de châle, ton visage au-dessus aux joues velours, tu nous regardes tu nous parles tu te tiens de face, vers nous tu diriges ton visage velours, tes joues poudrées, ton visage vers nous et de face, parfois tu te tournes un peu, ton profil, ton autre visage, s’efface

(vu ton visage en bord d’une route)
Vos visages alignés au long de la rue, ton père devant vous, les deux filles, mais comment se tient-il devant vous, n’était-il pas en train de marcher à côté de vous, les deux sœurs, ses yeux plantés sur vos visages un peu durs, le regard fixe le long de la ligne de vos yeux fendus profonds, le voilà qui se penche vers vos bouches larges, sur vos peaux un peu sombres mais douces, quel âge avez-vous – tu es la plus grande, un ou deux ans de plus que ta sœur, et le père vous caresse le cou, le long de la route, là où il s’est arrêté, là où il se tient, devant vous ou juste à côté, et il parle, il parle à l’homme qui attend depuis deux jours, l’homme qui ose ce soir vous flatter la tête, toucher vos cheveux nattés, il les soulève, il les tâte, ils les soupèse, va-t-il jusqu’à les enrouler sur vos oreilles comme des macarons, ou sur vos nuques ? Ce jour-là comme hier votre père dit non, il dit absolument non, un non définitif, leurs cheveux, elles les gardent, leurs visages ne sont leurs visages qu’avec leurs cheveux, pas question de leur faire des têtes de folles aux nattes coupées, je ne vends pas leurs nattes, elles ne sont pas à vendre, mes filles ne sont pas à vendre, ni leurs cheveux, ce sont les plus beaux du village, mais elles les gardent, elles les gardent

(vu une bête)
La petite me parle doucement, au creux de l’oreille, elle me caresse le museau avec son nez froid, elle frotte sa joue contre ma babine, quand personne ne la voit elle avance les lèvres vers une de mes tétines, elle aide sa bouche trop petite pour téter d’un geste assuré de la main sur le trayon et avale à grandes goulées le lait chaud, un peu de mousse lui coule sur le menton, elle peut rester cacher un bon moment contre mon flanc, le visage contre mon poil ras, je prends soin de ne pas la bousculer, je la pousse doucement pour qu’elle se remette en route et rejoigne le long du chemin le reste du troupeau alors elle nous conduit aux communaux, et toute la journée ses yeux noirs sur nous, attentifs, posent les limites du monde, jusqu’au soir et le retour aux fermes

(vu ton visage en confession)
Alors ma fille qu’avez-vous à me dire, vous avez de la couleur aux joues et même aux paupières, votre fraîcheur n’est qu’un souvenir, qu’avez-vous à me dire, où est passé votre joyeuse enfance, les ombres, je le vois, pénètrent votre âme, ce n’est pas étonnant, mais j’espérais pour vous un peu plus de sérieux, un peu plus de piété, votre sourire me déplait ma fille mais vos dents blanches me rassurent, vous avez succombé au pire de la ville sans que votre santé encore ne flanche, et vos cheveux, vos cheveux, quand avez-vous décidé de les couper, vous voilà une de ces garçonnes, à la façon des pires filles des rues, je vous crois quand vous me dites que votre patron a exigé des cheveux courts pour les clients de l’hôtel qui veulent être servis par des filles modernes, des filles d’aujourd’hui, oui ma fille je vous crois mais vous changez et la fille que je vois ce matin, devant moi, je ne la reconnais pas, ma fille je ne vous reconnais pas, Paris vous dévore

(vu le rêve de la narratrice)
Tu es là, vraiment, vraiment là, toute pareille à celle que j’ai vu nous attendre à la fenêtre, ta main tient le rideau, ton visage à peine visible contre la vitre tu profites de notre arrivée après avoir pris le temps de nous guetter, depuis quand attendais-tu ? Seul reste ton visage à l’instant où il se transforme – à cette brève pointe du temps, à la bascule entre l’attente et le soulagement, quand les yeux vont plonger dans les yeux

(pousser un peu la langue)
Je ne connais pas ton visage le jour où tu viens au monde, je connais ton visage le jour où tu quittes le monde, je ne connais pas ton visage au réveil, je connais ton visage qui me souhaite la bonne nuit, je ne connais pas ton visage lorsque tu confies tes cheveux au coiffeur, je connais ton visage quand ta main remonte une boucle trop lourde, je ne connais pas ton visage à l’heure de la mort de l’homme, je connais ton visage quand obligée de fermer le cercueil, tu dis – on ne pouvait plus attendre

(vu les voix, celles des sœurs peut-être)
– Quelle figure ce soir, tu pleures
– Oui, le temps efface, les bords du visage se défont, je pleure
– Le temps efface et offre, nul besoin de pleurer et puis tes yeux gonflent
– Un visage mais, quand sauront-nous s’il offre le temps, s’il efface un tourment ou une vie
– Ils m’annonceront ta mort mais, ce visage pâle et reposé je leur dirai – ce n’est pas le sien
– Tu ne verras pas mon visage défait, ni mon corps – jeté à la fosse commune, tu arriveras trop tard, et tu le raconteras.
– Ton visage de vingt-cinq ans, visage de jeune femme heureuse, vivante, ton visage en noir et blanc je ne l’oublierai pas, petite sœur, et je raconterai, oui, je raconterai

(vu le premier regard)
La mère te regarde, d’un œil furtif, sans joie, fille, tu es la première après un frère, c’est déjà trop, le froissé de ton nez, le rouge de tes joues, le bleu de ta peau, tu ne l’intéresses pas, elle te tient contre elle, ton visage fouille la poitrine humide à la recherche d’un peu de lait de naissance, elle te laisse chercher, la matrone t’empoigne et colle ta bouche au téton, tu étouffes un peu mais vite tu t’y mets, à aspirer, à avaler, tu sais sans comprendre et dès le premier jour que le visage penché sur toi ne pourra pas faire plus que ce qu’on a fait pour elle, tes yeux noirs comme deux petits morceaux de charbon ne suffiront à faire oublier ton visage d’en bas, celui maudit de ta condition

(vu la peau exposée)
Un projecteur envoie contre l’écran cintré l’image d’une peau, vue au plus près, méconnaissable, je me prends à imaginer la peau de tes oreilles, vue de si près, une fiction, le film avance lentement devant le rectangle de lumière et la peau de tes oreilles en fondu laisse place à celle de tes paupières, lentement l’image évolue, avance et la peau de tes joues occupe la surface de presque dix mètres carrés, mon regard se perd et rêve de ta peau, le grain, les infimes traces, la variation d’une texture à l’autre, d’une épaisseur à l’autre, la blancheur laiteuse et le beige rosé, comment serait l’œuvre de l’artiste s’il avait choisi des peaux noires, je me le demande et qui d’autre, là c’est la tienne qui continue à raconter l’histoire des peaux dans un visage unique, la tienne, la nôtre, celle que nous partageons, peinture abstraite dans le bruit mécanique et discret du film lentement entrainé par un engrenage du temps

(vu ton prénom de Louise)
Louise, avec ton visage de Louise, il t’a donné ce nom, il n’aimait pas celui que ta mère avait choisi pour toi et que tous répétait depuis dix-neuf ans, il voulait pour toi un autre nom, un autre visage, un visage et un nom de Paris

(entendu ton prénom de Louise)
– tu auras ce visage-là, et tu t’appelleras Louise, ton nom de Paris
– mais, je suis Anne voyons, Anne
– ton visage de Louise est plus doux, moins rigide, moins sec, plus rond et ta peau plus rose
– mais je suis Anne voyons Anne
– ton nom de Louise change ton regard, et ta bouche,
– mais je suis Anne voyons, Anne
– Louise, ton nom et ton visage, tu es ainsi plus belle, vraiment plus belle, et de beaucoup
– mais je suis Anne voyons, Anne
– reste la question de ton profil… alors regarde les gens bien en face, toujours, tourne la tête vers eux, toujours, enfonce tes yeux dans leurs yeux, tête tournée bien en face, toujours
– mais je suis A… voyons, A…

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

5 commentaires à propos de “Profil ou face, Louise”

  1. un peu perdue à la fin, mais normal, d’autant que chaque fois j’ai cru sentir l’odeur, le toucher, le goût, écouter… etc, c’était bien

    • Chère Brigitte, voulez-vous dire « perdue » car le texte explore pas mal d’états, rendant compliquée une lecture linéaire (j’avoue que je ressens cela pour certains des textes de cette proposition mais c’est le jeu de la consigne, le texte de E Jabès donne cette impression, la mise en page du scan la renforce),
      ou y en a-t-il un, vers la fin, qui crée cette confusion – celui de la peau en gros plan peut-être – confusion renforcée par le retour « réaliste » des deux paragraphes à propos du prénom.
      Je comprends aussi votre remarque dans le sens où les textes pourraient sembler entamer une exploration des 5 sens…je vais y retourner voir, car ce n’était pas intentionnel ou systématique mais c’est une belle piste…
      Merci de préciser si vous pouvez – sans vous compliquer la vie non plus – mais les remarques critiques peuvent nous aider à creuser plus avant, et trouver des voies/voix de réécriture ! Cath S