— Comment va le monde ?
— Il va, le pauvre, par le temps de tressage de ma grand-mère. Elle est déjà morte.
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Je me suis souvenue qu’à l’âge de 7 ans, mon petit frère s’est approché de ma mère et de moi pour nous faire la grande révélation de ses réflexions : « Nous n’existons pas, car nos cellules ne se touchent pas ; nous ne sommes qu’un rassemblement de masses existentielles très proches les unes des autres. » Il avait 7 ans, moi 14. Étions-nous déjà si existants ?
Je me méfie beaucoup de la mémoire à cause de ma volonté imaginaire, mais c’est pour ça que je dis que je ne me souviens pas, alors que oui, j’ai des images qui sont collées dans mon cerveau. Comme l’entrée des rayons de lumière dans nos yeux, l’axe optique qui passe par le foyer et qui est projeté à l’inverse pour que le cerveau nous donne, humblement, la possibilité de créer une image concrète.
Notez que moi, en tant qu’expectatrice de cette belle et énigmatique vie, j’ai l’habitude du détail, et donc du petit des choses : le petit des gens, le petit des couleurs, le petit des traces et surtout les petits points qui, soient-ils imaginaires ou pas, sont toujours là, en train de construire les signes verdicts de mon existence. J’ai une forte obsession pour les points. Depuis petite, ce n’est pas nouveau. Question de saison.
Pour ce tableau spécifique au musée d’Orsay, avec des couleurs aux palettes pâles et vives, entre le lilas, le jaune, le bleu et le vert, il n’y avait pas d’obscurité. Étonnamment, le jeu des couleurs n’était même pas joyeux, mais présent. J’aurais pu, moi, être là-dedans, dans ce tableau. L’image de la touche du soleil au point le plus haut du Louvre, le mouvement de la vie, comme on la dirait vue par quelqu’un qui le regarde de l’autre côté de la Seine. Un jour d’été-printemps, des petites gens, le reflet impeccable d’un pont sur la Seine verte morte.
Pour quelque raison, je me voyais. Moi. Un regard statique d’un corps arrêté sur un pont à Paris. Les lignes rondes et plates de l’entourage de la Terre parmi le ciel et le grand climax de ma jouissance. Le tableau était fait de points.
Peut-être que c’est pour ça que ce tableau m’a frappée. Il y avait moi et cette belle masse d’un moment précis de la journée à Paris, sur cette vue, sur cette image relue de ce qu’on voit à ce moment précis, dans ce temps, et que ce soleil ne dure que quinze minutes pour que tu puisses enregistrer ce petit moment. L’adrénaline de la peur de le perdre, de rater la vie.
Ça doit être émouvant. Savoir que ce moment est unique et qu’il n’existera plus, sauf si tu l’enregistres. Comme lui, l’artiste peintre l’a fait. Et voici ma faiblesse : ne jamais me souvenir des prénoms et des noms. Chez moi, on ne connaît pas les vrais noms, car la sorcellerie attaque l’intimité du nom que ton corps charge, mais bon. Reviens. Au fait, je n’ai aucune compétence en peinture, mais comme je vous l’ai dit, je me méfie de la mémoire. Êtres imaginatifs. C’est pour ça qu’ils font de la peinture. Ils sont chanceux – la chance de ne plus avoir besoin de se méfier de la mémoire, car ils la peignent comme ils l’ont sentie. C’est encore meilleur que la photographie.
Je suis confuse et je suis partie du musée, il faisait froid, ou je ne sais même pas, mais le ciel était bleu clair. Je me suis mise à traverser le pont proche de la sortie du musée, d’ailleurs mon pont préféré, car le temps s’arrête. On reconnaît l’amour comme ça. Je regarde devant moi et je vois. Je vois les mêmes couleurs du tableau que je venais de voir. J’ai tout vu : le mouvement, les petits gens, les reflets sur la Seine.
On ne peut plus dés-voir ce qu’on a vu, donc je colle l’image vite sur ma tête et je jure avoir dû rester quinze minutes pour voir le soleil qui me disait au revoir, qui touchait le côté le plus haut du Louvre, sa lumière… comme c’est beau le soleil. Il y avait moi et cette immensité de points que je pouvais voir et les connecter tous. Le 10 rayons de soleil que je pouvais en faire – oui – de la magie dramaturgique. Ça veut dire : mettre du sens où il n’y en a pas.
Car, au fur et à mesure, je pense qu’on découvre que tout ça, comme mon frère l’a dit, n’existe pas vraiment. Cette expectative que la vie ait un chemin, un sens. Ne sommes-nous pas les responsables de cela, de créer le sens des choses ? Comme celui de mettre la figure de nos cœurs sur un tableau de points colorés sur le concret.
Par contre, quand mon frère me prend dans ses bras, même avec ma difficulté d’être dans les bras de quelqu’un, je m’aperçois que oui, ses cellules et les miennes sont honnêtement si pareilles. Elles dansent à un rythme proche. C’est l’amour, on va me dire, mais je dirais que c’est de la synergie.
J’ai toujours voulu faire de la physique, j’aurais pu, mais je suis devenue chanteuse, car les ondes sonores sont plus mystérieuses, et l’abstraction de mon corps est plus sympa, je crois. Mais pas sûr.
Et je me fatigue de moi-même avec les grandes vérités de mon ignorance et la superficialité d’avoir cette frustration de ne pas avoir le temps suffisant de ressembler et de trouver d’autres fragments de choses pour être quelque chose de moi. Oui, pas ponctuation.
Je regarde le ciel. Comment serait-ce sortir de la planète ? Cela ne ferait-il pas taire cette bouche gigantesque du discours de l’infini ? Cela deviendrait tout simplement noir, comme la fin des choses. Je ne crois pas cela, honnêtement, car le tableau était coloré et, cependant, rien n’était réel.
Fin juin 2026