- monde
Alors, c’est le monde à l’envers?
Inside out, répond JR
2. degrés
Un catalpa exubérant fait exploser le parfum capiteux de ses fleurs blanches contre le bâtiment. Locataires trop las pour capter l’ivresse.
J. passe à la caisse du supermarché, juste devant moi. Pas vue depuis plus d’un an. On se croisait dans les bois. Elle raconte que deux hommes ont failli se battre pour acheter le dernier ventilateur. Attitude comme au début de l’épidémie. Avant, elle promenait en forêt sa chienne Chipa, une petite bâtarde affectueuse qui divaguait souvent, affolée par les odeurs sauvages. Chipa est morte. Tu comprends, c’est comme pour les humains, il faut bien accepter la mort des animaux de compagnie. L’actuelle ne veut même plus sortir. Un peu comme moi. Je fais les courses mais c’est un prétexte pour profiter de la climatisation. Après, je rentre vite, pour rafraichir l’actuelle.
Les perruches vertes ont disparu.
Dans le parking couvert, les travaux ont commencé : pose d’un flocage coupe-feu suite à l’incendie de l’été dernier. On projette sous pression sur de nouvelles structures un revêtement pâteux. Application fastidieuse : 33 degrés, un peu moins qu’à l’extérieur. Dans une travée, l’homme est debout sur un échafaudage, vérifiant les supports avant de s’attaquer au flocage. Fin de matinée, il est seul et chante. Pas de radio mais sa voix laisse sourdre une mélopée lente, d’une grande beauté. Je passe sur le côté, doucement, pour ne pas le déranger. Il sourit, les mains pleines d’argile. L’enfer recule devant l’homme de l’échafaudage.
Transilien. Souffle le chaud à l’extérieur et le froid dedans. Le conducteur donne le temps du trajet, annonce que les rails tiennent et que tout va bien pour l’instant.
Métro : un secouriste bardé d’un gilet orange éponge son front en sueur ; en mission sur le quai, il n’ose pas s’asseoir. Si ça continue, il va faire un malaise dit une dame compatissante.
Square tant de fois savouré. Mais pour l’heure, fuir l’assaut brûlant. Rejoindre la petite table ronde du vieux café Panis et faire avec l’ami un tour d’horizon des vies chargées. Carafe d’eau glacée, brise insolite dans le ciel de plomb et nous nous reverrons plus tard. Je passe par la grosse chaleur réverbérée du parvis et coupe la file de touristes qui hissent au-dessus des têtes leurs parapluies. Stoïques, les visiteurs se fondent dans l’attente, au bout de laquelle se trouve la récompense : immersion dans la cathédrale rescapée des flammes.
Tant qu’à être dans la fournaise : marcher le long de la Seine en grapillant les morceaux d’ombre collante. Palissades sèches du Quai des Orfèvres, une femme dégoulinante cherche un escalier de pierre pour descendre. Statue d’Henri IV et peu après, la caverne hissée en plein brasier ; le vieux pont neuf est enveloppé d’une chape montagneuse en noir, gris et blanc. Masse gonflée, fixée aux piles : le rêve de JR après celui de Cristo. Boyau artistique fait pour être traversé. Nos silhouettes : happées. Elles se déplacent comme autant de simulacres dans l’ombre factice du tunnel de rêve et de tissu synthétique. Poches latérales : on scanne un QR code pour déclencher une danse de fantômes, les variations d’une réalité augmentée qui me laissent étrangère. Je ne graverai pas dans la roche illusoire ce qui m’a conduite là (si je le faisais, les reliefs se dégonfleraient, se videraient de leur sens) mais je le fais ici. La cascade sonore de Bangalter nous transforme en grains de conscience : le ruissellement de la pierre réfléchit l’espace traversé et c’est de là que ressurgissent les élèves de la cinquième 93 venus dans l’auditorium pour une nouvelle créatio. Leurs visages : JR les a fait imprimer sur les tee-shirts qu’ils portent et aussi en grand autour d’eux — toiles de fond. Ce jour-là JR se faufile sur le plateau, tellement attentif aux élèves. Il en faudrait beaucoup, des profs comme toi. Sourire. Erreur : ce n’est pas un prof.
Fin du tunnel, un agent brumise les sortants. Suite éventuelle du parcours : rez-de-chaussée de la Samaritaine. Climatisé. Mise en scène de la vente des goodies et autres souvenirs. Commerce. Déception. Mais non, expliquent les documents annexes : avec les bénéfices, JR lancera de nouveaux projets.
Retour. 37 degrés. Comptine en tête : la samaritaine- taine-taine passe à la fontaine-taine-taine/ Va chercher de l’eau-eau-eau / dans son petit seau-seau-seau
3. extraction
Panorama brûlant. Les images défilent — grand chêne de Théodore Rousseau, autoportrait de Rembrandt graveur près de la fenêtre, femmes dans le tramway de Steinlen. Montagne de Shi Tao. Faire halte dans le vertige. Coup de tonnerre au lointain : pluie d’orage espérée ? La roue aux images s’immobilise : le tableau est sombre, il lui faut de l’espace pour apparaitre dans la fièvre du jour. Le paysage se reconstitue, prélevant ce qu’il est à travers une nuit mate. Pont des arts, peint par Nicolas de Staël, un an avant son suicide. Ciel bleu nuit, arches bleutées elles aussi : cavités des orbites laissant s’exprimer en grisaille le fleuve épais des mots. Les masses noires des monuments sculptés dans la matière nocturne sont embusqués de l’autre côté, et dépassés par la blancheur des tours qui s’infiltre sous les aisselles du pont des arts. C’est là qu’à la fraiche on se blottit, faisant corps avec les aplats de la correspondance entre le poète et le peintre.
4. initiales
L’arpentage de la table de travail, c’est tout le temps : écrit en long, en large, en travers. Un livre en devenir : tout au bord, avec les dernières questions qui retardent le débarquement : supprimer le trop-plein, le trop intime ? Et s’il ne s’agissait ni du trop-plein ni du trop-intime mais de l’écriture-même qui fore ses accès et s’impose, malgré toutes les réserves. La laisser faire dans le silence. S’éloigner pour( mieux) revenir. Dans l’attente, se poster à un autre endroit et provoquer un autre texte. Cette fois, il frappe à la porte des initiales : je le marque je le mélange je le mange je le multiplie je le modifie je le murmure je le mêle je (ne) le montre (pas encore). Dans une enveloppe attendent les notes : je suis paradoxal, j’aime déborder. Voix grave et faussement nonchalante. Montagne en arrière-plan : un homme est immobile au-dessus du gouffre sur un pont qui n’est autre qu’un pin couché entre deux parois.