CONDIMENTAIRES #10-3

On les trouve ensemble à l’office, jamais très éloignés l’un de l’autre. Ils ont, l’un comme l’autre des millénaires d’histoires derrière eux. Ont connu des péripéties. Ont été extraits, prélevés, cueillis, arrachés, parfois au prix du sang. On a tué pour eux. On est mort pour eux. On s’est ruiné pour eux. On les a vendu à prix d’or. Ils ont été monnaie d’échange. Monnaie : argent comptant. Ont connu des terres chaudes. Des côtes venteuses. Des océans. Des déserts. Des anfractuosités. Des dômes. L’un a noirci au soleil quand l’autre y blanchissait. L’un comme l’autre a connu le cahot des routes, le dos d’homme et le dos d’âne ; a galopé ; a roulé dans toutes sortes de voitures ; a connu le roulis des bateaux, tangué sur les paquebots ; pris des trains de contrebandes ; volé. On les trouve dans les chambres de services, les studettes, les appartements haussmanniens, les bâtisses, les fermes, les bungalows, les roulottes ; à la ville, à la campagne, près des mers, perché sur des montagnes. Ils connaissent les mess, les « selfs », les drive-in, les auberges, les cantines, les hôtels avec ou sans étoiles. Ils déjeunent, ils dinent, ils goûtent plus rarement. On les convie aux repas quotidiens, aux déjeuners d’après messe, aux soupers de minuit, on les voit sur les tables roulantes, les plateaux télé, aux tables de ministres, aux noces et aux banquets. Ils ont pu trainer le pavé entre de vieux journaux, parfois avec des épluchures, quand l’un et l’autre craignent l’humidité. Ont été de bivouac et de guerres. Ont joué parfois en secret à la dinette. L’un est toujours de service, saute rarement un repas, l’autre plus complémentaire peut manquer un repas et certains préfèreraient jeuner plutôt que de dîner sans lui. Celui-ci, apporte son feu quand l’autre tempéré exalte et relève pourtant. Ils ont chacun leur initiale sur des objets assez semblables. Les confondre compromet des équilibres recherchés avec soin. Les convier sans mesure nuit au gout,  peut ruiner la santé. L’un et l’autre n’ont pas les mots et parlent cependant aux langues en toutes langues. Imagent les langues en toutes langues. Font chanter les palais. Se « métaphorisent ». Font , l’argent et le sexe en argot.  L’un est souvent sombre, noir, même s’il se décline en plusieurs couleurs, peut se trouver blanc, quand l’autre est clair, blanc, gris blanc ou rose. Ils ont le grain plus ou moins fin. Sont concassés, pilés ou raffinés. Réduits en poudre. S’associent, se mélangent ou pas, s’harmonisent ou pas. Il arrive que l’un palie à l’autre. Ils se font  parfois des cheveux. L’un comme l’autre relève, réveille, révèle, exalte, renforce, exacerbe. L’un brûle. Enfièvre, transporte. C’est une étincelle, un rehaut qui peut se perdre à la cuisson. Il est ardent, extravagant. Il attise.  Un seul de ses grains soulève le rouge d’une  fraise.  Pour la verge c’est une misère. Pour la bourse une ruine. Il dissipe, dit-on, la mélancolie. Feu, réduit les feux du corps quand l’autre fait  le bain des liaisons nerveuses. Préserve. Conserve. Repousse la corruption. Est alchimique. Mystique. Peut toucher au sublime. Exalte la vie même. Se fait parole d’évangile. Touche au divin. S’est compromis pourtant. S’est reproduit à grande échelle. Industriel. Industrieux. S’est insinué. Corrupteur caché. Tue. 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Pose et dessine à la Grande Chaumière. Entre aux beaux arts avec un dossier fait la nuit. Rôde à la Sorbonne : trois ans de philosophie. 1981 premier décor de théâtre. Se prend au jeu. S'appuie sur la mémoire des studios et plateaux de l'enfance. Vue rétrospective et oblique. Enfant de la balle. Apprend son métier sur le tas. Ne peint plus que des maquettes ou des murs plus hauts qu'elle. 30 ans de théâtre. Se promène avec un appareil photo, argentique puis numérique, tout en manuel, sans technique.

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