Croquis #4

Comme un goût de fin de soirée, 1962 | Elle et Lui

Un couple assis, l’un à côté de l’autre, sur un banc en bois d’une autre époque. Derrière eux, un mur jauni par le temps. Elle, escarpins noirs, jambes croisées, un manteau déposé sur ses épaules et autour de son cou un collier doublé de grosses perles brunes. Lui, il a adopté le même croisement de jambes, version masculine, et tient entre l’index et le majeur de sa main droite une cigarette à moitié consumée. Costume trois pièces sombre, chemise blanche et cravate noire, se dégage de lui une élégance naturelle. Son regard intense à elle plongé dans ses yeux à lui. Elle tient entre ses mains serrées telle une promesse, celle de son compagnon. Qui a pris cette photo qui m’offre un moment d’intimité que j’ai la sensation de leur voler Un instant suspendu au temps que j’aurais tellement aimé capter. Qui a su immortaliser ce moment de grâce où deux êtres communiquent et se comprennent par la seule intensité d’un regard ? Ici, tout est dit ou semble l’être. C’est le début d’une histoire. Une histoire simple, pudique et prometteuse qui se profile. Elle s’étalerait sur une douzaine d’années seulement et s’achèverait par une douloureuse rupture. De celles qui se parent de la couleur du désespoir. De celles qui sont irrémédiables, définitives. De celles qui arrachent à la vie. Il ne reste de ce couple majestueux qu’une trace délicate d’un instant figé dans le temps, une photo en noir et blanc conservée dans une boîte envahie d’éphémères souvenirs.

Casablanca, 1963 | L’homme qui marche

Le pas est franc, soutenu. La rue presque déserte à cette heure avancée où la chaleur suinte sur les persiennes fermées. Lunettes noires style aviateur posées sur un nez droit et fin, la moustache frémissante au-dessus d’une bouche gourmande. L’homme est distingué. De sa silhouette un tantinet décontractée se dégage une justesse de goût. Chemise foncée, col déboutonné et manches soigneusement remontées. Pantalon à pince pied de poule à la mode, ceinture haute et bas resserrés. Chaussures de ville noires, bouts pointus. Il descend l’avenue de son quartier en longeant un bloc de résidences dont les murs blanchis à la chaux renvoient une lumière vive et contrastée. Le trottoir en béton, maculé de tâches, dénote avec l’élégante aisance de sa démarche. 

Casablanca, hiver 63 | Celle qui pose

Elle n’avait pas envie. Il insiste, renouvelle sa demande. Elle ne souhaite pas le décevoir. Le ciel est bas, gris, un vent salin souffle sur les herbes hautes qui retiennent la dune. C’est le dernier cliché de la pellicule Kodak noir et blanc. Un temps d’arrêt et c’est dans la boîte. Elle lève les yeux au ciel, esquisse un sourire. Plus tard, au développement, il notera une légère surexposition à gauche de la photo. La lumière s’était engouffrée et avait mordu le rebord du négatif. Il la gardera malgré tout. Son sourire à elle est las, ses yeux noirs un soupçon moqueurs. Elle se tient de trois quarts dans sa robe claire toute simple qui lui caresse le dessus du genou. Au bout de sa main droite, soustraite à la vue, pend un sac en toile. Elle porte à son poignet gauche une montre ronde de petite taille, au bracelet foncé. Ses bras sont dénudés, son décolleté sage. Mais en regardant de plus près la photo, elle dévoile une exquise protubérance qui laisse présager un heureux événement. Ce qui donne tout son sens à son insistance à lui pour inscrire dans leur histoire commune ce moment délicieux où l’attente se décline avec désir. 

Montauban, 1914 | Auguste

C’est encore un jeune homme, il n’a pas trente ans et ses bras viennent tout juste de découvrir les courbes miniatures de son dernier né. C’est une fille. À la maison, les deux aînés attendent le retour de leur mère. Puis août 14. Les moissons se terminent dans les campagnes et dans la chaleur de l’été le spectre de la guerre se dessine : l’appel de la mobilisation se déploie dans toute la France. Auguste va bientôt partir et laisser derrière lui sa famille, sa femme, son fils et ses deux filles. Alors juste avant la séparation, la photo en tenue d’uniforme prend du sens. C’est en studio, devant un décor fictif révélant un intérieur opulent, qu’il va être photographié. Sa tenue est sobre, tous les accessoires militaires ne sont pas présents, mais elle est suffisamment explicite pour laisser présager que peut-être ce pourrait être le dernier cliché de son existence. Il écarte de sa réflexion cette idée déplacée et joue le jeu en posant pour la postérité. Il y met tout son cœur. Impose sa pudique présence en portant son regard au-delà des murs du studio. Il se projette déjà dans un avenir plein de promesses, annonciateur d’une guerre éclair. Il écarte les incertitudes. Il s’imagine revenir auprès des siens. Il enfouit au plus profond de son être les idées sombres, destructrices, de peur qu’elles empoisonnent le départ si proche maintenant.

A propos de Dominique Paillard

hésite, tâtonne, questionne, assemble des phrases, associe des mots, tente avec plus de conviction depuis plus de dix ans l'aventure d’écrire tout simplement sans oublier sa deuxième passion, la photo, a obtenu un master en création littéraire, essaie de concrétiser des projets vit avec délice aux abords du port de la lune

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