dialogue #03 | audition d’un témoin

Deux jours avant sa disparition, le professeur Laurelli s’était donc rendu à l’aéroport pour accueillir Félix Appoline, adjoint au maire de la commune d’Awala-Yalimapo. Celui-ci était arrivé à Bastia-Poretta à 11 heures 15 en provenance de Paris-Orly. Laurelli l’attendait et le conduisit à Bastia où ils déjeunèrent. Ensuite, les deux hommes se rendirent à la gare où l’élu guyanais devait prendre le train direct pour Corte aux alentours de 16 heures 30.
Le témoignage de cet amérindien tout en rondeur dont Rossetti finissait la lecture corroborait celui que l’APJ Ange Tomasini avait recueilli auprès du responsable du parking. Le mardi 2 décembre, Laurelli avait bouleversé ses habitudes. Il avait utilisé sa voiture.

— Deviez-vous revoir durant votre séjour en Corse ? interrogea Rossetti.
— Non, hélas, répondit Félix Appoline en décroisant mollement ses bras. Notre colloque à Corte s’achève le 9, le programme est assez chargé et le départ est prévu par Ajaccio. C’est pour cela que j’avais choisi d’arriver par Bastia. Pour revoir le professeur justement…

L’homme hésita. Sa voix était douce, dans les basses. Il parlait posément, immobile, sans faire de gestes. Son visage rond bougeait à peine quand il s’exprimait. La peau de ses joues et de son front était grêlée, portant de nombreuses cicatrices d’acné en forme de petits cratères. Avec lenteur, Félix Appoline passa sa main droite dans son épaisse chevelure noire coiffée en arrière.

— L’arrivée aussi était prévue par Ajaccio. J’ai changé pour Bastia parce qu’avec Nicolas nous avions prévu de nous retrouver dès mon arrivée. 
— Vous auriez pu vous voir ici, à Corte ?
–Nicolas n’aimait pas du tout conduire. Il a insisté pour venir me prendre à l’aéroport, mais je sais bien qu’il lui aurait été très pénible de faire toute cette route.
— Vous vous connaissiez depuis longtemps ? demanda Rossetti.
— Depuis le début des années 90. Nous correspondions, puis, en 1994, nous nous sommes rencontrés à Paris pour la première fois. Ensuite, je suis venu en Corse, il y a cinq ans. C’était pour un colloque aussi, mais j’avais pu prendre quelques jours de vacances. Il m’avait invité chez lui à Bastia.
— Comment vous êtes-vous connus ?


Les lèvres et les petits yeux étroits de Félix Appoline esquissèrent un sourire.


— C’est une très longue histoire, commissaire. Disons que c’est le Prince Bonaparte et mes ancêtres qui ont permis notre rencontre.


Rossetti ne manifesta pas son étonnement à cette réponse. Il hocha simplement la tête en avant pour inciter son interlocuteur à poursuivre.


— Je suis un Kali’na, commissaire. J’appartiens à l’un des six peuples autochtones de Guyane française. En 1882, une quinzaine de Kali’na ont été amenés à Paris pour être présentés au public durant trois mois au Jardin d’Acclimatation. En 1883, d’autres Kali’na furent montrées à Amsterdam à l’occasion de l’Exposition coloniale organisée par les Pays-Bas. En 1892, d’autres familles Kali’na de Guyane et du Surinam, une trentaine de personnes au total, furent à nouveau exhibées au Jardin d’Acclimatation à Paris durant deux mois.

Avec sa douce voix, l’Amérindien avait prévenu : l’histoire était longue. Rossetti, attentif, fixait son témoin. Celui-ci passa une nouvelle fois, lentement, sa main droite dans son épaisse et noire chevelure.

— A Amsterdam en 1883 et à Paris en 1892, le prince Roland Bonaparte a réalisé une importante série de portraits de ces familles Kali’na. La collection Bonaparte est très importante par le grand nombre de clichés qu’elle rassemble. Elle est également très intéressante par l’ambition anthropologique du photographe. Le professeur Laurelli avait été l’un des premiers historiens à souligner l’intérêt de ces travaux de Roland Bonaparte. Il avait publié en particulier dans les Annales d’histoire contemporaine un article exclusivement consacré aux photographies des Kali’na. C’est après l’avoir lu que j’avais pris contact avec lui et qu’ensuite nous nous sommes rencontrés à Paris.

Sans interrompre son interlocuteur, Rossetti nota le détail dans le petit carnet qu’il tenait sur sa cuisse : Laurelli article photographies R. Bonaparte.

— L’époque où Bonaparte photographia mes ancêtres, poursuivit Félix Appoline, est aussi celle des débuts en France des photographies de l’identité judiciaire. Bonaparte se réclamait des enseignements de l’Ecole d’anthropologie de Paris et de Paul Broca, son fondateur. Il a placé mes ancêtres sur une simple chaise, devant une toile neutre, en soignant le cadrage et l’éclairage.

Anthropométrie des Amérindiens rajouta le policier dans son carnet de notes.

— Cette collection de clichés n’a plus d’autre valeur que par ce qu’elle dit de l’histoire de l’anthropologie et du passé colonial de l’Empire français. Mais, pour mon peuple, commissaire, elle est un patrimoine. 

Je ne sais pas si j’achèverai un jour le polar dont ce dialogue est extrait. Dans tous les cas, j’en assume la lourdeur. Quelles que soient les critiques que cette lourdeur justifie, je n’en changerai pas une ligne.

A propos de Ugo Pandolfi

Journalist and writer based in the island of Corsica (France) 42.40 N 09.30 E.

5 commentaires à propos de “dialogue #03 | audition d’un témoin”

  1. C’est vrai que c’est un peu tarabiscoté pour arriver à cette belle conclusion mais la mélopée Appoline Bastia Rossetti Ajaccio Corte Surinam (Paramaribo ?) Ange … me rend le voyage léger.

  2. Merci Bernard, merci Laurent, merci Nathalie de vos retours encourageants. Vous voulez donc que je contrarie ma paresse naturelle ? Pas évident — comme se dit le paresseux qui se demande si il est vraiment utile d’étendre son bras pour saisir une autre branche. Merci dans tous les cas de vos passages et de vos écritures ici.

  3. (si on ne peut pas discuter alors…) (il y a une histoire corse que j’aime assez (à peine vulgaire) qui décrit aussi bien l’état de l’auteur – deux autochtones sont allongés sous l’arbre, et l’un d’eux ouvre un œil “oh Doumé, ma braguette, là, dis, elle est ouverte ou quoi ?” Doumé regarde (c’est un ami aussi,il faut dire) et se recouche – Ah non non je crois pas non – et l’autre -” tant pis je pisserai demain”) (bon après ce n’est pas la même ambiance je reconnais) (enfin c’est la Corse)(d’ailleurs quand tu dis “le train direct pour Corte” euh pardon, direct parce qu’on ne change pas, simplement hein…)

Laisser un commentaire