dialogue #03 | II, post-it

— Ils ont appelé du pressing, c’est la troisième fois cette semaine.
— Oui Marie, j’y passerai au retour. Est-ce qu’il y a autre chose Marie?
— Non. Rien.
Après elle a parlé du pain, celui de la boulangerie de l’angle de la rue; celle à la devanture bleue.
— N’y vas pas, dans cette boulangerie il y a des pigeons qui entrent. C’est sale.
Cette boulangerie avec des oiseaux peints en devanture. Des tourterelles.
Au pain des tourelles, c’est comme ça qu’elle s’appelle Marie.
Souvent après l’école il y allait avec l’enfant. Ils achetaient des pains au chocolat très gros.
Le matin il part à huit heures. Tous les jours le même trajet. Parfois il empruntait d’autres rues; celle du square au long de la voie ferrée par exemple. De là on voit le ciel. Il ne l’emprunte plus ; une main pourrait se glisser dans la sienne et l’entrainer vers la grille du square fermé. S’arrêter pour regarder le carrousel et son cheval en enseigne c’est une chose qu’ il faisait avant avec l’enfant. À cette heure le cheval est comme une girouette immobile; la nuit il galope dans les allées. Parce que la nuit, c’est connu, les statues vaquent. Même les lions de la fontaine se promènent. Avec l’enfant ils aimaient imaginer des histoires. Mais ce que l’enfant aimait par dessus tout, c’est monter dans l’avion à hélice et s’élever en tournant. Tourner avec le manège ou tourner à cloche pied en regardant le ciel. Tourner sur l’esplanade avec la bicyclette ou tracer des cercles à la surface de l’eau avec une pierre… Parfois aussi, il prenait par le passage qui jouxte l’école à l’écart de la circulation et  ils échangeaient des passes au ballon — pourvu qu’il ait pris le ballon. Seulement une fois sur deux il l’oubliait. Ou bien le passage était fermé et il ne connaissait pas le code pour entrer.

L’agence où il travaille est à vingt trois minutes à pieds de l’appartement, escalier compris. « Quatre étages sans ascenseur mais vous y gagnez sur le prix au mètre carré », c’est Roland un copain d’avant qui leur avait trouvé l’appartement. Avec Marie ils voulaient une deuxième chambre. Elle avait aimé la lucarne en œil-de-bœuf et son encadrement à l’ancienne. Même le papier désuet choisi par le propriétaire, un alphabet sur son fond bleu, lui plaisait. « Dans une chambre d’enfant ça fera bien », avait dit Marie. 
Avant quand il quittait la maison il remontait vérifier s’il avait bien fermé la porte; cette anxiété qui l’avait saisit à l’arrêt du tabac. L’enfant s’asseyait sur une marche du deuxième pour l’attendre. Après ils couraient pour rattraper le retard. Ils aimaient courir ensemble. À présent il ne court plus. Il se moque d’arriver en retard. Vingt trois minutes de marche les yeux fermés. Un peu plus quand il pleut. C’est curieux comme la pluie vous ralentit alors que vous pressez le pas.
Ce matin il pleut et il marche d’un pas ample, cependant, c’est imperceptible, on dirait qu’il boite.
“Scrupulum », a dit une voix à la radio — la nuit il écoute la radio avec des écouteurs pour ne pas  déranger Marie qui ne dort pas elle non plus. « Comme avoir un petit caillou ou un grain de sable dans sa chaussure », a dit cette linguiste italienne; une voix dont il se souviendrait à cause de l’accent italien.
—”embrasse moi Marie, je ne peux plus avancer j’ai un petit caillou dans ma chaussure” “enlève d’abord ta chaussure !“—
Marie riait (elle a des dents courtes très blanches quand elle rit on voit ses gencives elle a aussi des cheveux fins qui changent de texture suivant le temps). On peut dire qu’à Rome, dès l’aéroport les cheveux de Marie s’étaient dressés hirsutes. Ils avaient vu venir l’orage dans les cheveux de Marie. La pluie était tombée tout le séjour. 
Les thermes de Caracalla, tu te souviens Marie?
Ce bassin de pierres rouges et l’herbe ruisselante couverte de pâquerettes. Et Marie avait regardé les chats qui habitaient les ruines. Les chats plutôt que les pierres. 
Les Caravage, Marie tu te souviens?
Des drapés comme des remous de chair; les rouges d’ombre; ces gestes stupéfiés… dans des églises obscures. Pour faire la lumière il fallait introduire des pièces dans un distributeur. Quelques minutes. Puis les tableaux se fondaient au noir. “Tes Carnages”, disait Marie que les stigmates impressionnaient.
Et prendre en contresens un bus qui s’arrêterait au pied d’un centre commercial en dehors de la ville. “Laisse le hasard décider”, avait dit Marie. Et le hasard décidait de cette place qu’aucun guide ne mentionnait. De ce « Bouillon » romain où elle mangerait avec les  doigts des spaghettis aux fruits de mer et lui une escalope panée à la Milanaise: ” à Rome?  mais tu y penses? pourquoi pas du boeuf Stroganov”. De cette femme qui chantait en yiddish dans une ruelle du Trastevere, de ce cinéma qui passait des Romer en italien ou de La Bocca dela Verità de l’église Santa Maria in Cosmedin, qu’on reproduit dans tous les guides. Pour savoir si on dit la vérité il faut placer sa main dans l’ouverture de la bouche. Il avait dit à Marie qu’il l’aimait . Marie s’était abstenue et ils étaient rentré faire l’amour dans cet hôtel où l’homme qui gardait la clé des chambres avait un beau sourire et l’air pakistanais.”Colisée it’s on the other side”, l’homme ne parlait qu’anglais.
Leur  chambre à Rome avec une terrasse et vue sur le Colisée. Leur chambre qui donnait sur un mur pelé. Alors, sans ouvrir la fenêtre à cause des pigeons qui s’agglutinaient sur la balustrade, ils avaient regardé le mur pelé.

Il rentre de son travail vers dix sept heures, parfois plus tard. Des appels de dernière minute ou ce pot improvisé pour la naissance prématurée de l’enfant du collègue qui avait eu tant de mal à être père. Avant il se dépêchait de renter. Ce soir il marche vers le pressing et il pleut. Il pleut. Il marche à grandes enjambées sans ce presser.
Il marche et il pense à Marie.
“L’eau grise du ciel de la ville grise c’est très désagréable. L’eau des gouttières pleines de chiures, qui vous entre dans le cou. Il y a même des plumes collées d’excréments qui tombent”, avait dit Marie ce jour où ils s’embrassaient sous le kiosque du square qui longe la voie ferrée.
Marie venait de lui annoncer qu’en mars ils seraient trois. Elle s’était mise à trembler. Ce n’était pas seulement leur baiser. Un pigeon lui avait frôlé l’épaule et elle avait poussé un cri. (je t’aime pour ta peur des pigeons Marie je t’aime tout entière et démultipliée Marie)
A comme : Anna. Anton. Alexandre. Ariane. Comme Amande ou comme Apiculteur…”
Ce soir il marche vers le pressing et il a relevé le col de son imperméable, il le serre autour de son cou. Face au  pressing il y a un marchand de journaux. Il se souvient qu’il avait acheté une revue d’art avec un supplément sur Rome on voyait le Colisée en couverture. Aujourd’hui la vitrine est passée à la chaux. Une simple occultation pour des travaux en cours. Avant il aurait appuyé son front contre la vite pour regarder à l’intérieur; avant aimait les romans d’espionnage et résoudre les énigmes. Il lisait tard dans la nuit et Marie qui lisait aussi passait sa main sous le drap. Parfois il jouissait sans s’arrêter de lire ou bien il s’arrêtait pour serrer Marie contre lui et ils s’aimaient en retenant leur souffle à cause de l’enfant qui dormait dans l’autre chambre. De l’enfant qui ne s’endormait pas malgré la lampe qu’ils lui laissaient allumée — il grattait contre le mur avec son index. Ou bien il toquait doucement.
« Vas-y, c’est ton tour » , disait Marie.

La veste est posée sur le comptoir et le patron sourit. C’est un chinois de Taïwan. Vingt ans qu’il est ici. Il connait bien ses clients. Sur la poche poitrine de la veste il y a un papier épinglé. Un post-it jaune.
— On l’a retrouvé dans la poche de votre veste, on a pensé que c’était peut-être important.
Un de ces petits carrés qui peuvent se décoller et se recoller sur beaucoup de supports. Une porte. Une vitre. Dans un livre en marque page. C’est pratique pour prendre une note pas plus longue qu’un Tweet. Ou pour la liste des courses. Sur le tissu ça ne tient pas alors on en retrouve souvent dans sa poche.
Il détache l’épingle et il glisse le post-it dans la poche de son imperméable mouillé
— Vous ne voulez pas mettre votre imperméable quelques minutes au séchoir avant de ressortir?
Il tient la veste par la tête métallique du cintre, l’enveloppe plastique, qui la protège, se couvre de gouttes comme une myriade d’insectes translucides. Comme des coccinelles. Avant, si une coccinelle se posait sur la main de l’enfant ils comptaient son âge et ils  faisaient chacun son vœu. Une coccinelle sans âge qui ne peut plus s’envoler pour exaucer un vœu ne sert à rien, qui plus est une myriade.
Des vestes il en a trois; les mêmes à quelques détails près. Comme un uniforme. Deux suffiraient. Même une. Même pas.
… un deux trois soleil…
Ces mois qui ont passé il a oublié d’aller rechercher sa veste au pressing.
Il a travaillé avec deux vestes, successivement. Il s’est levé et il s’est rasé;
il a descendu l’escalier et il a marché jusqu’au bureau.
Ces mois il a suspendu son imperméable à la patère sur la droite avant d’entrer dans le grand open-space du quatorzième étage où il travaille depuis dix ans. Et les baies qui donnent sur le ciel ont une couleur maïs qui teinte les nuages; quand le ciel est bleu il est vert.
Ces mois il s’est assis derrière le bureau avec le gobelet froissé du café refroidi et les piles de dossiers. Il a ouvert et refermé les dossiers. Il a surligné des chiffres et relevé des statistiques.
Ces mois qui ont passé, un point rouge clignotait sur le cadran du téléphone fixe posé sur le bureau. Il a parlé à des clients sans visage. De Berlin. De Hong Kong ou de Rome. Ces mois il a salué des gens qui passaient entre les rangées de bureaux du grand open-space qui donne sur le ciel et des lignes de mouches renversées sur le dos s’asphyxiaient au long de la baie couleur maïs qu’on ne peut pas ouvrir — pour fumer il faut descendre.
Ces mois il a fumé sur le trottoir. Et il a senti leurs regards sur ses épaules. Leurs yeux de mouche qui le fixaient.
“Empathie? Compassion ? Condescendance… C’est quoi le mot Marie?”

Il marche sous la pluie. Dans la poche de son imperméable mouillé il y a le post-it jaune. Comme un petit caillou plus léger qu’un grain de sable. Un post-it collé dans la paume d’une main ou sur une paupière? Un grain de papier venu se glisser entre la peau et le monde. Un grain resté dans une veste oubliée dans un pressing.
ll passe devant la boulangerie à la devanture bleue là où ils achetaient les pains au chocolat très gros. Il change de trottoir. Il entre dans le café juste en face. Il commande un demi. Un café plutôt, merci.
Dans la soucoupe deux morceaux de sucre le regardent, deux morceaux de sucre comme deux petits iceberg posés sur une soucoupe, le regardent. Alors il fouille dans la poche de son imperméable mouillé. C’est une boulette de la taille d’une noix qu’il pose à côté dans la soucoupe.  Il défroisse le post-it jaune et il l’aplatit avec sa paume contre la table: flèche – avion – épée – crayons. Des mots à la mine de plomb. Une liste qui s’efface: flèche – avion – épée – crayon. Une liste de mots. Une liste de mot pour. Une liste de mots pour des cadeaux. Une liste défroissée sur un post-it jaune. Une liste pour des cadeaux d’anniversaire.
Sur la banquette la veste est comme quelqu’un qui se serait endormi et dehors les gens vont sous la pluie la tête dans les épaules. Derrière le comptoir le garçon remue l’eau de rinçage. Les verres tintent. Un vieil homme, et son chien, boit une anisette; une femme, et son bébé, paye un paquet de cigarettes; un couple, avec des fleurs, commande deux thés
—On ne sert plus de chaud, dit le garçon qui retourne les verres sur un torchon.
flèche – avion – épée – crayons: une liste retrouvée dans la poche
d’une veste oubliée dans un pressing.
Il se lève et il sort.
Il marche sous la pluie.
Il monte les quatre étages. Il ouvre la porte avec sa clé.
Il suspend la veste dans le placard de l’entrée.
Il sort le post-it de la poche de son imperméable. Il le pose sur la petite table de l’entrée à côté des clés. Il va dans la cuisine. Il coupe une tranche pain. Il jette la mie par la fenêtre.

— On va les racheter, tous les objets; tu es d’accord ?
—Oui, Marie.
—On demandera des paquets avec un beau papier d’anniversaire et des rubans; tu es d’accord ?
— Oui Marie.
— On posera les paquets sur l’étagère dans sa chambre.
Tu es d’accord Pierre, a dit Marie. Puis elle  a ajouté que c’est une très mauvaise idée. Le post-it jaune elle l’a rangé dans la boite en fer qui est sur l’étagère de la chambre. Cette boite qui sent le biscuit.
Elle a posé la liste à côté du bonhomme Play-mobil qui tient une épée; à côté de l’avion miniature et de la coccinelle qui s’aimante. Les cheveux de Marie faisaient comme une broussaille autour de son front.
Et dehors il pleuvait.

reprise d'un texte amorcé en atelier avec Sébastien Bailly puis travaillé comme une nouvelle courte. ( et de revenir sur la place des dialogues au présent-remémorés...) 

A propos de Nathalie Holt

Rêve de peinture. Quarante ans de scénographie plus loin, écrit pour lire et ne photographie pas que son lit.

7 commentaires à propos de “dialogue #03 | II, post-it”

  1. Cette nouvelle a un immense pouvoir. Fragments, dialogues présents, post-it aléatoire, pluie, dans cette fabuleuse collecte du réel, vous parvenez à nous mettre sur le chemin qui mène à la blessure. En toute discrétion, si subtilement. Sans rien troubler d’autre que nous lecteurs.
    Merci Nathalie Holt. Encore une fois bravo. Ce n’est pas une short nouvelle, c’est une forte nouvelle.

  2. (Rohmer c’est avec un h comme Stendhal – je viens de vérifier – mais c’est à cause de Rome) (et c’est peut-être à cause du film que j’ai vu hier (Frère et sœur – desplechin) mais j’ai le sentiment du tragique) (il se peut qu’il (ou elle) soit simplement parti.e) (beau travail – merci)

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