vers un écrire/film #04 | vies et délicatesses des gestes

Tout d’abord, je n’ai vu d’elle que ses longues boucles blondes. Ses longues boucles blondes volantes. Elle et ses longues boucles blondes tournoyantes dans le vent. Je n’ai vu d’elle que ses longues boucles blondes vibrantes comme une onde. Ses longues boucles blondes s’envolant dans les nuages passants. Ses longues boucles blondes lancinantes dans leur ronde. Ses longues boucles blondes, je n’ai vu que cela d’elle.

  • Tenu,
  • tendu,
  • coincé,
  • calé,
  • entre deux doigts,
  • écrivant,
  • cheminant,
  • parcourant,
  • raturant,
  • courant,
  • ralentissant,
  • s’arrêtant, en suspens…
  • Puis, repartant de plus belle,
  • filant,
  • s’envolant,
  • s’exaltant
  • bondissant,
  • glissant,
  • dévalant,
  • tombant,
  • se disloquant,
  • sur la fine couche de papier.

Sa main glissant contre la joue, effleurant la bouche, entourant le cou, suivant la ligne de l’épaule, touchant les côtes, attrapant la hanche, glissant entre les cuisses, s’agrippant au mollet et se posant sur le pied, lentement, doucement, amoureusement.

Le corps pose, se pose, prend la pose, fait une pause et se laisse dessiner. La tête calée contre le creux du trou, les bras le long du buste, la colonne vertébrale légèrement courbée, le corps pose. Et lentement, le bras droit s’allonge, longe l’épaule gauche, et trace une courbe ronde vers le ciel lointain. Et doucement, la tête s’incline, suit le bras, regarde la main qui descend vers la terre, tourne pour agripper les côtes, tandis que les pieds s’élèvent, accompagnent. Et bouge le corps, se retourne le corps, montre son dos, ses fesses, et se dresse. Pareille à la danseuse qui s’oublie, envoutée par le geste, envoûtée par la grâce, emportée dans le mouvement de la silhouette, atteignant son esprit. Puis, le corps pose, se pose, prend la pose, fait une pause et se laisse dessiner. Et lentement, la tête tombe, retombe, le haut du dos, les épaules, descendent, os par os, pliant les hanches, courbant les genoux. Se ramassant sur lui même, le corps s’enroule, se ferme, se protège, les pieds touchent la dalle, devient boule, se cache du monde, ferme les yeux, oublie les pensées, goûte la douceur du noir, s’extrayant de tous les bruits, n’offrant aux regards, que son dos arrondi et sa posture accroupie. Et le corps pose, se pose, prend la pose, fait une pause et se laisse dessiner. Puis, délicatement, s’assoit, s’étire, s’étend, s’allonge, s’écarte, s’offre à la lumière, aux fusains, aux ombres, son corps gisant sur le drap blanc. Et le corps pose, se pose, prend la pause…

Lentement, sur ma langue suave,

Glisse la lentille si lisse, 

Si tendre et si fondante,

Qui disparait dans ma bouche,

Lasse et délaissée.

Est-ce que je mentirai,

Si je disais qu’ainsi, assise,

J’eus comme un goût de tendre liberté,

Dans ce mouvement lent,

De ma bouche vacillante.

Et le chien nez au vent queue dressée marchant tranquillement sur le sentier de la forêt, soudain s’arrêtant, stoppant net, corps tendu, pareil à un arc, museau et flair aux aguets, et brusquement, filant, aboyant, suivant la piste, la proie, l’inconnu, se perdant parmi les arbres, faisant frémir les fougères, n’écoutant que son instinct, ne suivant que son mouvement, rapidité, grâce, puissance, se sentant, libre, libre, libre, enfin.

Mon. Mon corps. Mon corps qui. Mon corps qui se. Mon corps qui se penche. Mon corps qui se penche pour. Mon corps qui se penche pour embrasser. Mon corps qui se penche pour embrasser mon. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma. Mon corps qui se penche pour embrasser mon amant qui se redresse pour attraper ma bouche.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" voir : Cairn, Nectart et son site clarencemassiani.com.

13 commentaires à propos de “vers un écrire/film #04 | vies et délicatesses des gestes”

  1. J’aime toutes tes tentatives de mâchonnement.
    Suis d’accord avec Danièle la progression détaillée du dernier paragraphe installe tellement la situation que j’ai eu l’impression de recevoir (aussi) le baiser. Merci tu me mets sur la voie pour écrire mon texte.

  2. J’ai beaucoup aimé cette progression du geste tendre, je me suis retrouvé face à une difficulté, car je suis un vieux dyslexique, « boucle blonde » c’est dur à dire.

    • Laurent, j’en ai d’autres des boucles blondes… il y a les plus connues, panier piano, faible fiable, mais les boucles blondes sont vraies et non un exercice de diction ! Elles sont passées devant moi dans le vent. Merci pour ta lecture fidèle. Bonne journée.

  3. Merci Elvire pour ce joli message. Ce texte m’a attrapée, très touchée par cette formulation, elle est magnifique. Je m’en vais vous lire et vous reviendrai. A vite.

  4. Je m’inscris dans les mots des commentaires précédents, j’aime beaucoup le dernier paragraphe. Partagé entre la curiosité d’atteindre le dernier mot et le plaisir de poursuivre ce long et lent déplie de la phrase.

  5. J’ai été séduite par les boucles blondes, l’enroulement des phrases comment pour retenir la passante, que j’aurais bien aimé suivre encore… Le parti-pris formel du dernier paragraphe est très cinématographique.