ELLE JE CORPS

JE – de celle qui tourne en rond, qui s’ennuie, je à pas lent, au soleil, je élément de la marche, lentement, je pelote de nerf, expérience de l’insu

Ça la fatigue les creusements, elle y apprend le mot patience – dans la langue ancienne de l’Est – là où ça se dit comme se dit le mot cactus, l’imperceptible des cactus, leur vert mais aussi leur jaune si l’eau vient à manquer vraiment, la douceur de leur chair moelleuse sous l’épiderme rêche, les traces entre leurs feuilles laissées par de minuscules oiseaux et de minuscules insectes, un monde entier contenu dans un épaulement végétal, elle se donne le nom de jardinière des patiences

JE-elle entend la voix de la femme à la langue volée, pliée en deux de douleur, la femme traversée traversante des peuples de l’ouest spoliés, assassinés, et sa langue première de 800 mots un à un rescapés des effacements violents, des négations répétés, des arrachements organisés, elle entend, depuis le lointain de la langue première, la voix ténue de la femme pour qui la transparence se révèle au son du mot OPAQUE sa main tient le burin et dans l’autre le marteau, elle taille le livre, ses mots chantent la transparence de la nature, lettre à lettre dans le mot OPAQUE, comptine pour un enfant déjà né où le O déclenche les débacles du printemps, où le P crisse le pas de la marche et des danses autour des feux, où la flèche du A comme un avion se lance à la conquête, et où claquent des cris d’oiseaux  K K K à travers le ciel, l’eau, la marche, l’avion et l’oiseau, tout relève de la liberté, visible et transparente reste est cette étrangeté qui en fait un tout OPAQUE

Voilà le tas de feuilles où se dépose le récit cent fois écrit – le récit cent fois perdu ou éparpillé, récit rêvé de la marcheuse des transparences J/ELLE devenu gomme, effacement le long d’itinéraires aux formes dessinées sur la carte, sans destinations et sous la peau ça navigue, ça irrigue la moelle.

Un coup de vent et le tas de feuilles vole, cent-unième fois où l’histoire se défait, se répand, disperse ses fragments, invitation à recommencer, débâcle des mots en attente d’une orchestration plus douce ou plus forte, d’une mélodie tissée de notes nouvelles : enchaînement des rues, déséquilibre de la marche et l’écriture dans la géographie du réel. Flux de mots et de sons, le cri d’un oiseau pour un livre, échos des sons entendus ou à peine perçus, des sons légers ou des sons de cloche à la volée, sons d’une ville entière sonore, l’écrivant, la lisant, le corps seul à la marche, la ville en quatre directions, ville dans sa réalité et son effacement, elle à travers, marcheuse des transparences, creusant la lettre, sa main sismographe sensible aux vibrations, posant un peu d’encre à chaque oscillations de ses pas, les longs des rues aux heures de la nuit, aux heures du crépuscule, de l’aube et de l’aurore, aux heures creuses d’après-midi et aux heures agitées des fin de matinée, corps-crayon à tracer la route, corps-gomme à éclaircir le chemin, à vibrer au sonore du temps, corps marchant, opaque et transparence

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret, Traction Brabant ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ