#L10 – La maison

Village de R. Piémont. La Ka’

Tu crois qu’il y a une route maintenant. 

Tu dis que tu crois mais tu sais qu’ils ont fait une route. Cet été, comme chaque été, tu es allée voir M. Tu la questionnes au sujet de sa santé, de la famille, vous parlez de pluie et de beau temps mais vous finissez toujours par évoquer la maison. C’est elle, la dernière, qui y est allée. Toi, tu calcules que ça fait maintenant plus de quarante ans que. Mais tu y penses très souvent. Elle revient dans tes écrits. Tu voudrais bien. Tu aimerais. L’envie est forte de t’y rendre. Une fois. Une dernière fois puis, plus jamais. Tu as tracé la route sur Google map mais, à chaque fois, tu as abandonné : trop loin, trop loin pour n’y faire que passer. Parce que ce que tu souhaiterais, ce serait un passage, le plus bref possible, juste le temps d’un coup d’œil. Que la maison s’imprime une dernière fois dans ta mémoire d’adulte. Tu repartirais avec ce bagage au fond de tes yeux. Tu n’imagines même pas la déception que tu pourrais en ressentir. Et même, il te prend encore de rêver que Mamé, peut-être, est là, et que même, elle t’attend !  Tu l’as apprise par cœur et tu la réciterais, la ressusciterais, à d’autres. Et son nom, quelquefois, traverserait encore leurs armoires. Chaque année, quand la saison trop vieille, hésite. À cet instant de bascule vers moins de lumière, tu penses à elle. Quand le dedans moelleux vous réclame. Les premiers brouillards respirent sur le fleuve, les couleurs s’échinent à se chercher. Comme, à l’heure de fermer les fenêtres, le dernier regard lancé au ciel, vers son chahut mourant, au travers des désordres d’oiseaux. Il faut faire la lumière dans les chambres, la cuisine, le petit fauteuil jaune, sur le bord liseré d’or du service de ta mère qui n’a servi à rien. À l’instant de refermer le livre, augmentée de son poids de mots. Après la lecture, sous le cône de lumière du jupon volanté de la lampe tendre, la tête emportée dans le courant des verbes. Tu penses à elle, quand les étés chavirent vers l’automne au froid débutant. L’humide collant les feuilles tombées, les mariant aux terres, à ce moment où il fallait quitter vos Italies. Et la fatigue, son poids de bête morte qui te roulait sur ses genoux. Tu laissais aller ta tête, la plus lourde de mots, de routes. Et Mamé ne bougeait plus. Dans la cuisine le feu pouvait s’étouffer, elle attendait que le sommeil te vienne, elle ne respirait plus pour qu’il entre et te prenne, et fasse taire toutes les questions. Et sa main était lourde sur tes cheveux. Tu la sens encore, et large, et savante de tant de gestes. À ton réveil, le mot est revenu. Te rendormant, tu l’as laissé te quitter. Tu doutes qu’il revienne. Tu veux qu’il revienne et te ramène. Tu restes à l’écoute des mots. À leur goût dans ta bouche, au creux qu’ils dessinent dans tes joues.Tu redécouvres, grâce à l’écriture, une langue arrière-grand-maternelle, dont il ne te reste que quelques mots, une langue sans grammaire ni orthographe, seulement orale, perdue puis “retrouvée” très récemment. Et tu t’interroges sur la puissance évocatrice de ces mots qui sont, pour toi en tous les cas, des mots-paysages sonores olfactifs tactiles … sans doute parce qu’ils ont été entendus et prononcés à une époque de l’enfance, solaire et disparue, où le mot seul désignait déjà peut-être, un univers, dans cette langue simpliste, et tu aimerais savoir si dans d’autres langues il existe aussi de tels mots ? La faudà… Vêtement de travail qui a suivi, subi, tous les mouvements du corps qui l’a porté. Avec le contact, légèrement rêche, de l’humide séché, des mains essuyées, dessus, dessous, avant de prendre au facteur la lettre, au bois sa sciure, ses aiguilles, puis de les réchauffer au feu, sa fumée, derrière la buée des casseroles. Le mot tient le moelleux du ventre, sa respiration, ses orchestres et le cœur tout au fond de l’antre où poser ton oreille. Les genoux, leurs mouvements, sur lesquels, ta tête où partir, t’endormir. Un endroit où consoler ta joue. Les draps de lin étaient allongés sur l’herbe, à boire du soleil, tout le jour. Et Mamé t’en faisait un lit où te couler, te retenant toute la nuit, les membres en désordre éparpillés dans l’odeur de toile, voile pour le sommeil, hamac de lune un peu sonore, au craquant léger de gaufrette. Ils gardaient au matin, les plissures de tes rêves. Tu crois n’avoir jamais plus dormi depuis. Le matin venait sur le bord jaune du bol à bergère, dans le café brûlant qui tournait encore entre ses mains, à faire fondre le sucre. Venait aussi l’aimable odeur de fumée, légère sève, encens de ses rituels. Depuis son lever, Mamé relançait le feu, qu’il morde à la brassée de bois, sciure et mousses voltigeant parmi les étincelles sur son visage et, sur son tricot, des broches, échardes de bois, comme un reste de forêt. Tant de mots prononcés autour de la maison. Arrivée en haut, là où s’ouvre l’esplanade, apparait enfin la maison brutale et blanche — depuis la vallée, elle est invisible, cachée par les arbres —. Légèrement de côté, tu la vois, en une vue qui en montrerait la profondeur en même temps que toute la façade, le rectangle sous la fenêtre de la chambre de la vieille D, ce rectangle de couleur ocre sur la façade très blanche, avec les initiales des ancêtres, que tout le monde ici connait par cœur, — connaissait, car qui s’en souvient aujourd’hui ? — PE, NO, ME, NO, ANA, E, GE, TA, GE, NA. Écouter le bassin, comme les fontaines. La brillance jusqu’à l’aveuglement attraperait dans sa course des tessons coupants, de lumineuses guirlandes liquides dans lesquelles les cailloux, de seulement avoir été mouillés, prendraient des veines précieuses, éclats diamant du mica, comme tu croyais au brillant d’une écaille, un orient de perle emmêlé au courant que le soleil de juillet éteignait d’un souffle. Un coup d’œil sur la maison qui t’apparaitrait en haut du chemin, toi, suffoquant, charriant ton ombre déchiquetée, toi parvenue au sommet de La Viassà  — tu te souviens qu’on y portait des chaussures spéciales Ill’ Socoul’ , sortes de sabots, car les souliers de ville y seraient bien trop vite abimés. Les chaussures étaient gardées dans un sac lorsque tu descendais au village. En quelque sorte, la maison – La ca’ – plante ses fondations dans ce chemin.  Tout au bout, au fond du paysage, avec tout l’espace à courir, à couvrir de tes pas, de tes jambes neuves. ET, à l’arrivée, le trajet de l’eau dans tout ton corps, l’eau avalée goulument à la louche cabossée — ël cassùl’ —. Sur le miroir danse et flotte encore certainement ton visage, par-dessus l’auréole de la bordure de fougères. La main plantée, les doigts affolés, le bras, pailletés de fines bulles d’argent, bijoux de mercure, coupés par le fil de l’eau. Sans respirer pour que le froid entre, entre tes doigts, à couler jusqu’au fond, jusqu’à la soie tiède et molle des mousses jusqu’à l’écœurement après la morsure de l’eau qui continue de courir sans user la sensation majuscule au creux du ventre, sous le nombril exactement, d’une pointe de joie toute blanche. Et, tout autour, le soleil retentit dans ta tête, de la pleine lumière du plein été et tu laisses un vêtement de hâle se dessiner sur tes bras, tes jambes. Tu entendrais le souffle régulier des faux, le cri éparpillé du fer contre une pierre, suivant la trace à flanc de colline jusqu’au rideau d’arbres. Tu accueillerais encore la fraicheur de la source, tu entendrais son bruit, ce serait plutôt ce chant qui te rafraîchirait que son eau, dans laquelle tu n’aurais sans doute pas le temps d’y tremper la main. Sur la gauche, le bassin, sa margelle disparaissant sous les mousses, les fougères. Tout autour, la terre noire. Si c’est jour de lessive, il y aurait la planche à laver dans laquelle on s’agenouille, et l’odeur du gros bloc de savon sur le rebord de pierre — dans toutes ses bulles se déplace la maison, prise dans leurs taies mouvantes, irisées, planètes surprises depuis l’espace, la maison gardée à l’intérieur arrondi de chaque bulle. Il parait que l’eau courante a été installée et qu’ils ont même une machine à laver !  À mi-pente sur le ventre arrondi de la colline, mijoté dans la lente tiédeur de Juillet, toutes fleurs épanouies. Encore le léger poivre des derniers œillets. Herbe foulée, humide, terre qui garde l’empreinte près de la source. Chambre d’échos froids à l’écoulement de l’eau. Sur la pierre, le patient goutte à goutte, première musique, ostinato, pulsation. D’inlassables bourdonnements d’insectes, des troupeaux sonnaillant, leur odeur désirée voyageant jusqu’à toi, derrière l’écran de forêt. Et de même te parviendrait la fumées d’anciens cierges éteints, l’eau bénie de ces lieux d’ombre à l’odeur de cave. Les écailles du plâtre des angles perdraient leurs fleurs délicates, les saints torturés et dociles couchés sur le plâtre bleu. Des fleurs fanées dans l’eau croupie aux pieds des Saint-Sébastien ou Georges, à moitié dévorés de salpêtre et qui s’endorment, les yeux grands ouverts dans les reposoirs du chemin, sous la lune et les poignées d’étoiles, la nuit parfumée d’arbres. Et, sur la pierre qui chavire, ton pied retrouverait la sensation des voyages de l’enfance. Voyages de quelques millimètres, les yeux fermés, à chambouler toutes les certitudes du corps. M’incammino, tu te mettrais en marche à travers cette langue de tes aïeules réssuscitées, à travers ce pays, celui que ce mot te dessine : Une usure blanche sous tes pas, creusée par les passages.  Au milieu, pousse encore un peu d’herbe, un reste de sauvage. Tout autour, un paysage de campagne avec de rares maisons derrière des bouquets d’arbres sombres, une chapelle, un pont et du ciel. Et le son de cloches que l’air traine, et puis, l’aboiement d’un chien. Et les odeurs : de terre, d’herbe fauchée. Et le moment : il est midi dans ce mot où la lumière est verticale. Tout cela qui l’encombre, et voyage à travers lui. Et, quittant la lumière verticale, tu te risquerais à avancer jusqu’à l’ombre du porche où tes pas feraient résonner la voute. Le sol abimé par le passage des bêtes. Sur la gauche, les deux écuries seraient vides. Leurs portes grandes ouvertes. Les vaches, montées Al’ Lot’ où elles passent l’été. Ça sent toujours l’animal et le foin. Toute la maison est habitée par ces odeurs, ça doit s’incruster dans la pierre même, aux  endroits que les vaches ont lustré en s’y frottant. Le crépi épais des murs est noirci et des pierres apparaissent aux angles. Face aux écuries, tu entrerais dans la première cuisine, celle de droite, la plus petite. En arrivant du dehors, après avoir écarté le rideau de filet blanc à rayures jaunes vertes et rouges, il y ferait toujours un peu chaud à cause du feu, entretenu même l’été. Poignée de plumes jetée sur ton souffle s’ajoutant à la chaleur du dehors. L’odeur, la première, viendrait à ta rencontre : Feu de bois, suie, piquant un peu la gorge et celles, nombreuses, des repas simples mijotés et rassemblés ici depuis des décennies, et le beurre — conservé dans la galerie humide derrière le bassin —  le lait, le lard, le poivron et le céleri, les fromages, la Barbera et la fumée des cigares aussi bien. Il faudrait laisser au regard le temps de s’habituer à la pénombre d’où les meubles surgiraient un à un : la masse de la table au milieu, juste sous la lampe — une simple suspension d’opaline blanche dont le feston ondulé est ébréché à plusieurs endroits et une ampoule jaune — Le bourdonnement des mouches prisonnières sous le verre retourné. Croyaient-elles voler encore ? Trois chaises d’un côté, et de l’autre un banc dont on ne distinguera que les pieds assez massifs, contre le sofa tendu d’une cotonnade à franges qu’on devine d’un rouge assez éteint — le tissu semble rapiécé de carrés d’étoffe jaune passé, à moins que ce ne soit des motifs du tissu —  il prend presque tout l’espace du mur sous la fenêtre donnant sur l’extérieur où il apparait en contrejour, éclairé seulement par la lumière rasante qui doit escalader le mur de l’escalier pour parvenir dans la pièce où elle dessine une diagonale sur le sol. Tu verrais nettement l’usure des dalles brunes et la poussière, légère, que tes pas soulèvent. Contre le mur du fond, et sur la gauche, le buffet et ses tiroirs toujours mal fermés, et les portes du bas dont il manque la clé, puis, la stuvà -– le poêle à bois — en fonte noire. Au fond de ses cendres, Mamé est toujours là, qui cherche encore la toute petite fleur du feu de la veille. Pour la nourrir. De tire-bouchons de journal, de bois sec. Puis, elle tirera une chaise, tu l’entendras, et le moulin à café grincera encore. La clarté bondissante par la porte entr’ouverte viendra à ta rencontre, et elle, de ses mains à quoi tout obéissait, doucement te lèvera, t’aidera à t’habiller, entortillant ses bras, ses mains-oiseaux aux pièges des manches, ces ailes de tricot. Et les pulls de laine qui grattent, elle seule, sa main, savait en taire les étoiles. Pétrole-hahn secoué, les bulles vertes en suspension au sommet du liquide visqueux, aspergé sur tes cheveux où le peigne d’os traçait ses chemins. Prête, immobile, au milieu de ses mains-paysages qui dessinaient autour de toi toute une géographie. Montaient des collines de bûches dont le feu avait faim, voltigeaient, ses mains, dans l’odeur du café brûlant et du lait chaud, à surveiller comme un enfant turbulent. Mamé décrocherait encore le miroir au-dessus de l’évier de pierre. Tu regarderais l’image de petite fille blonde, puis l’image remonterait accrochée au clou jusqu’au lendemain. Tu ferais encore trainer les minutes au bout de tes pieds voyageant sous la chaise. Les matins de lessiveuse, où te tenir tranquille, dans les bouillons des bulles ? Alors Mamé te tendrait le miroir, alors, monterait la table, à l’envers et, à la place du couvert, s’inviterait la lampe et tu porterais, assise en équilibre dans tes deux mains, son île de sable. Pendues au mur noirci de fumée, l’éclat gris de quelques casseroles. Dans l’ombre du poêle, l’énorme caisse dans laquelle on entasse le bois, et où sont jetés journaux et papiers pour l’allumage du feu. Les murs de la pièce simplement enduits d’un plâtre assez grossier et seuls les entourages de la porte et de la fenêtre sont soulignés d’une couleur à peine contrastée. La courte lumière jouerait sur les imperfections, et la masse du mur vide, par dessus le banc et la table, paraîtrait en mouvement à mesure de tes déplacements. Sur la photo, il y a une gazinière blanche toute neuve, quatre feux, avec le tuyau rouge pour l’alimentation à la bonbonne de gaz. À côté, un meuble de cuisine blanc aussi et au dessus, un petit néon a été fixé. Une table à rallonges en formica et quatre chaises dépareillées occupent le milieu de la pièce.  Cette année, pour la première fois, tu as voulu voir des photos. M est allée préparer du café, malgré tes protestations, tu l’entendais continuer de parler depuis la petite cuisine, elle disait Mamé, que Mamé lui manquait, puis elle a sorti un album du buffet Henri II et l’a ouvert devant toi. L’odeur de vieux cartons des pages rigides est montée en même temps que le bruit d’élytres du papier cristal qu’elle a froissé en tournant, un peu trop vite à ton goût,  les grandes pages sur lesquelles quatre, trois ou six vues, un peu jaunies, étaient maintenues. Certaines collées les unes par dessus les autres, des vues presqu’identiques se chevauchant  — le montage d’un meuble, par exemple, afin d’en voir les étapes — M revient à La Viassà, elle dit c’est terminé tout ça ! Ils ont fait la route maintenant, ça doit bien faire à peu près huit, dix ans peut-être. Elle pointe du doigt une photo. Une énorme cicatrice de cailloux blanchâtre a fracturé l’arrivée du chemin, l’élargissant, sur l’esplanade, avec de part de d’autre, un talus de terre et de pierres repoussés contre les derniers arbres. Il y a trois ou quatre voitures garées près de la maison. Faut dire que c’est plus pratique. Quand même ! On n’a plus à monter les bagages à la main ! dit M.

Maison du Piémont, plantée au sommet d’une colline à quelques kilomètres du village, où tu as vécu tous les étés de ton enfance. Elle comporte deux étages au dessus du rez de chaussée où l’on accède par une ouverture voutée. Un escalier assez massif en pierre est adossé au mur sur la droite et mène à une petite galerie couverte où donnent les chambres. Depuis cette galerie on accède au deuxième étage par une échelle de meunier. De l’extérieur, ce niveau est souligné d’un balcon de bois sur lequel est étendu le linge, qui sèche à l’abri de l’avancée du toit, et, dans le grenier ouvert, on étale les pommes. Ça sent toujours un peu le vieux paradis, même en plein été, bien qu’il n’y ait plus de fruits. Tu vois, c’est pratique, et puis c’est facile à entretenir. Avant, tu te rappelles comme c’était sale ? Tu la questionnes au sujet de la vaisselle, des vieux verres, des assiettes : il y en avait une qu’on te donnait toujours ! Le premier jour, le repas était toujours pris dans la deuxième cuisine avec les cousins. Ël piat’ dël’ Signor –- le plat du Seigneur –  Et tu ne parvenais pas à manger tellement ça t’impressionnait, le Jésus et les deux larrons sur leurs croix, en lamentation sous les haricots du jardin. Tchetta ! Cuayé quët’ mangi gnin ? Etou’ trëp’ stanca për’ mangiar ?  Y’a plus rien de tout ça, ma pauvre ! Tu sais qu’ils ont fait un salon dans l’une des étables ? Ils ont même la télévision maintenant ! Voui ! Maintenant qu’y’a plus de bêtes. Dans l’autre, la première écurie, ils garent leur voiture.  Tu monterais au deuxième étage où s’ouvrent les chambres sous la galerie au plancher de bois. Étage de silence. Personne ne s’y trouve dans la journée. Sur le large rebord de pierre passé à la chaux sont posées trois lourdes poteries de géraniums entre les deux piliers. Silence derrière les lourdes portes sculptées de fleurs et d’épais soleils. Tu ouvrirais celle de gauche. Ta chambre. La porte crie toujours un peu quand on entre pour la première fois. Elle frotte sur ël pianeli —- les dalles — et reste, entrebâillée seulement, bloquée sur l’un des carreaux qu’elle use toujours au même endroit. Il faut pousser d’un bon coup d’épaule pour l’ouvrir tout à fait, réveillant un écho de pièce vide et tout un peuple d’araignées qui s’éparpillent sur le sol. N’entre pas tout de suite. Tes mains sur la porte suivent le détail des épaisses sculptures au verni craquelé, puis, après avoir retiré tes souliers, ferme les yeux et laisse la chambre venir à toi : les dalles froides sous tes pieds nus, l’été frissonne sur la peau, et toujours, l’odeur de poussière des champs, de foin séché, l’haleine humide de la pierre, lavande ancienne, en traces, cire, un fond d’encens. Tu peux rouvrir les yeux et entrer. Tiens, tu la reconnais la chambre ? Regarde.  Tu avances et écartes le rideau de dentelle au crochet afin d’ouvrir la fenêtre, repousser les volets pour que la forêt entre. En te penchant tu suis le petit chemin qui longe le mur tout en bas et s’en va, à l’arrière de la maison, où tu le perds, à travers le pré, vers les arbres et le ruisseau. Ce qui frappe le plus dans la chambre – la stancià – c’est le lit : immense, noir et très haut, décoré d’oiseaux et de fleurs orange. Les panneaux de tête et ceux des pieds divisés en deux parties ornées de fines colonnes de métal surmontées de décors ovoïdes terminés par des lancettes. Quatre lys, quatre oiseaux à la tête et aux pieds qui, depuis l’enfance, peuplent encore, parfois, tes nuits. Ton immobilité de petite statue, morte au creux des draps, dans leurs bras mous. Quatre lys, quatre oiseaux oranges montent la garde au-dessus de ta tête et tout au bout de toi, par-dessus tes pieds. Rouvrir les yeux, faire revenir le jour de la lampe, les délivrer ? identiques et pourtant  dissemblables, figés pour l’éternité. Ils habitaient ta nuit. La courtepointe de coton blanc est bien tirée par-dessus les oreillers et les draps de lin. Sur le mur, au ras du plafond blanc, court une frise de fleurs multicolores peinte à fresque. La dernière année, on a tout repeint, ça fait plus propre ! Je pouvais plus les voir ces vieilleries ! Et puis on a mis des carreaux et on a changé la porte. On pouvait même plus rentrer les dernières fois ! Près du lit, une haute table de chevet en bois sombre, avec un tiroir ouvrant sous le plateau de marbre et une longue porte d’un seul tenant mais sur laquelle on a reproduit les formes et les boutons de faux tiroirs. Sur le mur, juste au dessus, le cadre en bois sculpté de rubans noués autour de fleurs entoure la photo sépia d’un visage de femme assez jeune, les cheveux sombres relevés en chignon sur la nuque. Elle est souriante et sa tête est très légèrement inclinée sur la gauche. Si tu t’’approches au plus près, tu pourrais distinguer des retouches faites au pinceau, autour du dessin de la bouche entrouverte, près de l’attache du cou, soulignant l’ombre du décolleté de la robe claire. Sous la fenêtre, une ancienne malle de voyage en bois recouvert de tissu d’une couleur indéfinissable et une table de toilette peinte en blanc, dont le dessus de marbre taché et terni comporte une étagère vide. Un broc en faïence blanche est posé dans une cuvette en métal émaillé à filet bleu. Sur les cotés du meuble, un porte-serviette et, au-dessus, fixé au mur, un miroir dont le cadre de bois imite le bambou. Mamé, tu ne l’as jamais vue au réveil. Ou, peut-être, bien plus tard.  Tu t’es excusée. Ce n’était pas encore l’époque où elle te laissait laver ses pieds. Sur la pierre, des hosties, restes de savonnettes, rose, vert, bleu, serrés dans un morceau de vieux bas. Rien qu’une fois, tu l’as surprise, bretelle de combinaison sur l’épaule nue, et les cheveux dénoués. Tu ne savais pas qu’ils étaient si longs. On a amené des meubles que l’oncle a fabriqués. Quelques planches de contreplaqué, un peu de peinture. C’est plus pratique, facile à nettoyer, et puis tu sais là bas, on vivait surtout dehors ! Tu refermes l’album en la remerciant, oui, toi aussi, ça t’a fait plaisir, tu lui promets de revenir l’an prochain. Vous vous embrassez. Elle t’accompagne jusqu’à la voiture. Une dernière fois, vous vous embrassez. Promis, oui, vous vous appelez ! À bientôt. Jamais ensemble, on n’aura vu la mer. l’ondulation de ses moires liquides, ridules irrisées à nos quatre pieds réunis pour une fois. Petit lac, bien rangé et sage en longues nappes des Dimanches, courant lécher, léger, sans plis se recouvrant et bordées des dentelles du Champagne. Et, s’arrêtant, hésite, comme pour s’excuser, regretter les cailloux bousculés, roulés, chavirés sur le chemin de fourmi. Repartant pour recommencer. Mamé disait, je demanderai à l’usine, je t’emmènerai. Mais, à qui laisser les bêtes ? Notre arche te réclamait. Dans le miroir se reflète une toute petite partie de la galerie, un pilier, une portion de poterie jaune et verte et les géraniums rouges qui en débordent, la branche de l’un des arbres de l’esplanade, un morceau de ciel qu’un oiseau traverse. À la mort de Mamé, la maison a été confiée aux cousins. La maison blanche a traversé bon nombre de tes textes depuis plus de dix ans. L’écrit en a fait le tour, la traverse, tente d’en restituer les odeurs, la sonorité des pas sur les dalles des chambres. Elle retourne pour toi à l’état de lieu rêvé, qui n’existe plus dans la réalité. Il est devenu impossible d’en retrouver l’adresse précise et les caméras de Google Earth ne sont pas allées jusqu’à elle. Une photo t’est parvenue récemment, retrouvée par M à l’occasion d’un déménagement. Prise sous un angle que n’a pas choisi ta mémoire, tu es surprise par cette construction, complètement remodelée. Ne restent, dans la réalité de la photo, que les ouvertures voutées, l’escalier extérieur. Et Mamé, marchant vers le bassin. 

A propos de Françoise Durif

Pousse son premier cri en 1959. Carrière stoppée net. Nourrit un ressentiment tenace vis-à-vis de la famille en général. A, malgré tout, connu quelques happy-hours. Et heureusement, il y a l'écriture !