#L13 | il reste un chemin

Il reste un chemin terminant la route à travers un nom, prononcé babines retroussées sur des sonorités sifflantes, mais qui n’ouvre plus aucune porte à la sortie de la montée désignée, à la fois ultime et premier effort du voyage, de l’arrivée. On respirait profondément avant de s’y engager à la queue leu leu la toute première fois. Boyau glissant et pénible qui vous avalait, suant, suintant. Un mot, un nom presque commun, dont on se débarrasse par le glissement, presque l’évitement, tant on voudrait l’avoir déjà gravi. On l’avale, il se dévale sans déglutir à travers ce système de signes propre à la communauté d’individus qui attend, là-haut, votre arrivée sur le seuil de cette langue non unifiée. 

Qui sait si, quelques kilomètres plus loin, il aura garder la même signification, la même écriture phonétique ? car comme dans toutes les langues orales, les vocables se diversifient, se diluent dans l’espace.

Il reste un chemin terminant la route, la prolongeant, devenu à son tour aujourd’hui ce que l’on pourrait qualifier de route. Une route sommaire ayant gommé l’accès rustique à l’été de liberté, le dotant d’une arrivée commode au plus près de la maison, que l’on découvrirait, désormais, assis, à l’abri des vitres entr’ouvertes ou bien encore au travers du pare-brise mouchetés d’insectes morts. La maison telle que tu ne l’auras jamais vue, mais faisant débuter la saison d’été, les vacances — tout comme le ferait un évènement qui marquerait l’entrée en un siècle nouveau — à travers un nom, le chemin disparu, le nom, lui, est-t’il resté ? Dit-on encore de nos jours que l’on monte « për la Viassà » ? Ou bien l’a t’il perdu au profit du nom-même de la maison : Ël Vialët’, non plus précédé de celui de la voie pénible mais comme destination directe. Un peu à la manière d’un autorail qui ne s’arrêterait plus à toutes les gares, mais aboutirait directement à la destination finale, un lieu, son nom le rattachant à une langue forgée par l’usage, l’usure. Un « dépaysement », d’abord venu s’exprimer dans la langue elle-même, puisque les paysages n’étaient pas si différents du lieu où tu vivais et les occupations qui allaient vous retenir encore moins. Le regard, concernant le mot, devenu plus attentif encore à mesure que les années ont passé. Peut-être. Tu reprends le concept « d’émotion de la provenance » de Jean-Christophe Bailly. Le mot dessine un tableau. Tu pourrais le peindre, comme un lieu d’arrivée et de départ tout à la fois, un nom, un mot prononcé babines retroussées — tu revis, le formulant, ce dégoût qui te prenait face au lait tiède écumant,  à la surface duquel surnageaient encore quelques brins d’herbe, le bol ébréché tendu par une main aux ongles bordés de noir, à la peau cuite par le soleil et séche, crevassée — sur des sonorités, sonorités désormais ravalées sous le bruit du moteur peinant à grimper la côte, fuyantes, glissantes, humides, presqu’une intimité révélée — mais qui n’ouvre plus aucune porte au débouché du chemin désigné — pourtant le nom figure encore comme un témoin que tu pourrais passer à tes enfants. Qu’y liraient-ils à travers tes souvenirs ? — à la fois ultime et premier effort du voyage, sorte de rite de passage, laisser-passer d’une frontière s’ouvrant à vous pour un temps donné, de l’arrivée — voilà que tu repenses aux épreuves que traversaient les héros antiques. Ici, se confronter à la montée, exigeante pour les muscles et les articulations après les longues heures d’immobilité forcée, oser entrer dans la pénombre glacée, quitter chaleur et lumière vous accueillant, aux bruits, aux pas des cousins accourus, aux chiens que vous ne saviez jamais prévoir, au déséquilibre des embrassades. Le mot préparait à tout cela — on respirait profondément — pour la première fois les poumons se gonflant de l’air du lieu —  avant de s’y engager — qui s’y risquait le premier ? —  à la queue leu leu — chacun mettant ses pas dans ceux de l’autre, comme on reconnaitrait une piste. L’hiver, le dégel, ayant pu modifier sensiblement le chemin retenu dans vos corps depuis l’été précédent.  Boyau glissant et pénible entrailles familiales qui vous avalait, suant, suintant, comme un accouchement à rebours — l’impression aussi de pénétrer dans un tombeau ? — Un mot, un nom presque commun dont on se débarrasse par le glissement, presque l’évitement, tant on voudrait l’avoir déjà gravi. On l’avale — il nous nourrit — il se dévale sans déglutir à travers ce système de signes propres à la communauté d’individus qui vit là-haut et attend votre arrivée — Rois Mages ? — sur le seuil de cette langue non unifiée. Qui sait si, quelques kilomètres plus loin — tu sais très bien que la route, devenue chemin de terre, se poursuivait sur la gauche, après le pont, mais tu préfères qu’elle se termine ici, dans le pré —  il aura garder la même signification, la même écriture phonétique ? car comme dans toutes les langues orales — colportés, les mots voyageaient, se confrontaient à d’autres, s’acceptant, se repoussant —  les vocables se diversifient, se diluent dans l’espace, au point de ne plus trouver aucun indice sur aucune carte te prouvant que le lieu désigné a bien existé. Qui prononce encore leurs noms ?

Ils ne désignent plus désormais que des lieux de ta mémoire.

A propos de Françoise Durif

Pousse son premier cri en 1959. Carrière stoppée net. Nourrit un ressentiment tenace vis-à-vis de la famille en général. A, malgré tout, connu quelques happy-hours. Et heureusement, il y a l'écriture !

2 commentaires à propos de “#L13 | il reste un chemin”

Laisser un commentaire