#L13 | Trois presque rendez-vous avec #L1

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1/ Cette ville n’est pas une inconnue. L’arrivée sur ce quai au bout duquel personne n’attend, un long désir la précède. Le piétinement des voyageurs qui se suivent l’un l’autre, le roulement de leurs bagages, ralentissent l’élan sous la haute verrière où se perd l’écho des annonces, et l’oreille, ignorante d’une langue jamais entendue jusque là, est d’autant plus sensible à ses sonorités. Le cœur curieux de la rencontre qui se rapproche, l’œil attiré par tout et par n’importe qui, fixe plus intensément la lumière de la sortie filtrée par les portes vitrées, là-bas, dans le hall aux couleurs claires, un lustre de cristal pendant sous la coupole, et soudain, tout un comité d’accueil se presse dans la transparence de l’air, trop nombreux pour venir à l’esprit tout entier, figures de romans et musiciens célèbres, lignages royaux patiemment étudiés, un astronome, un dramaturge militant, une photographe en jupe courte, des statues baroques.

Inattendue au seuil de la ville, première image : un bâtiment bas, large, un toit de tuile au-delà d’une avenue trop large, trop grise, trop pleine de voies de circulation. Retour de l’œil sur la façade de la gare, mi-brique, mi-crème (un art de mauvais pâtissier), une tour-lanterne de chaque côté (une architecture d’usine), et entre les deux une grande lunette cerclée de bronze vert. Les couleurs de la ville ne sont pas celles des rêveries. Il n’y a pas dans les livres d’histoire le souffle poussif des bus sur le bitume qui pue. Il n’y a au cinéma que des volées de toits, caméra suspendue. Il y a, au seuil de la rencontre, la crainte que la réalité ne fasse obstacle à une perception qui s’accorde à l’âme, et qu’après tant d’ardente curiosité, seule la déception soit au rendez-vous.

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2 / Cette ville n’est pas une inconnue. L’arrivée sur ce quai au bout duquel personne n’attend, un long désir la précède. Les voyageurs piétinent et se suivent l’un l’autre, leurs bagages roulent, ralentissent l’élan impatient, et leur rumeur se répercute sous la haute verrière où se perd l’écho des annonces. L’oreille ignorante est sensible aux sonorités d’une langue jamais entendue jusque là. Le cœur est curieux de la rencontre qui se rapproche, l’œil est attiré par tout et par n’importe qui, la lumière filtre par les portes vitrées, là-bas, dans le hall aux couleurs claires où un lustre de cristal est suspendu à la coupole. Et soudain, tout un comité d’accueil se presse dans la transparence de l’air, trop nombreux pour venir à l’esprit tout entier : figures de romans et musiciens célèbres, lignages royaux, un astronome, un dramaturge militant, une photographe en jupe courte, des statues baroques.

Inattendue au seuil de la ville de Prague, la première image retrouvée trente ans plus tard sur le Streetview de Googlemaps est un bâtiment bas, large, un toit de tuile au-delà d’une avenue trop large, trop grise, trop pleine de voies de circulation. Par le truchement d’un objectif à 360°, l’oeil fait retour sur la façade de la gare, mi-brique, mi-crème (un art de mauvais pâtissier), une tour-lanterne de chaque côté (une architecture d’usine) et entre les deux une grande lunette cerclée de bronze vert. Les couleurs de la ville ne sont pas celles des rêveries. Il n’y a pas dans les livres d’histoire ni dans les pages des albums photos le souffle poussif des bus sur le bitume qui pue. Il n’y a au cinéma que des volées de toits, caméra suspendue. Promené un peu plus loin, le bonhomme orange de Streetview retrouve la place Wenceslas telle qu’en souvenir. Elle n’a pas bougé, et la statue non plus n’a pas changé de place. Le cavalier n’est pas descendu de son socle, la prophétie doit encore s’accomplir. Mais de la gare centrale, la mémoire ne garde aucune trace. Est-ce que le train, qui arrivait de Dresde, s’était plutôt arrêté à Praha-Holesovice ? Les images convoquées à l’écran appellent encore moins de souvenirs. La gare d’Holesovice ressemble à du béton, à une station de métro dans le même style que Mala Strana. Non ce n’était pas là, et puis le retour vers Paris s’est fait de la gare centrale. Les autres arrivées se sont faites en avion, une fois en compagnie d’un acteur célèbre revu quelques jours plus tard sortant d’une berline noire dans une ruelle de Stare Mesto, sur la scène du tournage d’une adaptation d’un chef d’œuvre de la littérature tchèque.

Il y a trente ans, au seuil de la rencontre se trouvait la crainte que la réalité ne vienne faire obstacle à une perception accordée à l’âme, et qu’après tant d’ardente curiosité, seule la déception soit au rendez-vous.

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3 / Cette ville n’est pas une inconnue. L’arrivée sur ce quai au bout duquel personne n’attend, un long désir la précède. Les voyageurs piétinent et se suivent l’un l’autre, leurs bagages roulent, ralentissant l’élan impatient, et leur rumeur se répercute sous la haute verrière où se perd l’écho des annonces. L’oreille, ignorante d’une langue jamais entendue jusque là, est sensible aux modulations des sonorités, le cœur est curieux, l’œil est attiré par tout et par n’importe qui, la lumière du dehors qui filtre par les portes vitrées, là-bas, annonce la rencontre qui se rapproche, à la sortie du hall aux couleurs claires. À sa coupole est suspendu un lustre de cristal. Et soudain, tout un comité d’accueil se presse dans la transparence de l’air, trop nombreux pour venir à l’esprit tout entier : figures de romans et musiciens célèbres, lignages royaux, un astronome, un dramaturge militant, une photographe en jupe courte, des statues baroques.

Inattendue au seuil de la ville de Prague, la première image retrouvée trente ans plus tard sur le Streetview de Googlemaps est un bâtiment bas, large, un toit de tuile au-delà d’une avenue trop grande, trop grise, trop pleine de voies de circulation. Par le truchement d’un objectif à 360°, l’œil revient sur la façade de la gare, mi-brique, mi-crème (un art de mauvais pâtissier), une tour-lanterne de chaque côté (une architecture d’usine) et entre les deux une grande lunette cerclée de bronze vert. Les couleurs de la ville ne sont pas celles des rêveries ni des souvenirs. Il n’y a pas dans les livres d’histoire ni dans les albums photos le souffle poussif des bus sur le bitume qui pue. Au cinéma, il n’y a que des volées de toits, caméra suspendue. Promené un peu plus loin, le bonhomme orange de Streetview retrouve la place Wenceslas telle qu’on s’en souvient. Elle n’a pas bougé, et la statue non plus n’a pas changé de place, le cavalier n’est pas descendu de son socle, la prophétie doit encore s’accomplir. Mais de la gare centrale, la mémoire ne garde aucune trace. Est-ce que le train d’il y a trente ans, qui arrivait de Dresde, s’était plutôt arrêté à Praha-Holesovice ? Les images convoquées à l’écran appellent encore moins de souvenirs. La gare d’Holesovice ne ressemble qu’à du béton, à une station de métro dans le même style que celle de Mala Strana. Non, ce n’était pas là. Et puis le retour vers Paris s’est fait de la gare centrale. Les voyages ultérieurs vers Prague ont tous emprunté l’avion. Une fois, en compagnie d’un acteur célèbre, revu quelques jours plus tard sortant d’une berline noire dans une ruelle de Stare Mesto, sur le tournage d’une adaptation d’un chef-d’œuvre de la littérature tchèque.

Il y a trente ans, au seuil de la rencontre se trouvait la crainte que la réalité ne vienne faire obstacle à une perception en accord avec l’âme, et qu’après tant d’ardente curiosité, seule la déception soit au rendez-vous.

A propos de Laure Humbel

Arachnophile, je tisse avec la matière des mots. Dans l’écriture je creuse la question du rapport sensible au temps, le lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle, le passage du temps. Quelques publications en recueils collectifs, un roman graphique, "Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie histoire romaine" (http://fadianike.blogspot.com), un autre roman en attente de publication, plusieurs projets en cours et des milliers d'envies. Quelques textes épars sur un autre blog https://carnetsdelaurehumbel.blogspot.com

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