autobiographies #03 | bambous carnivores

Nous étions seules, mes sœurs et moi, livrées aux arbres de la pinède, tout en bas du champ qui longeait la ferme en contrebas. Nous n’avions connu que ces pentes dangereuses, pente des cours et des murets, pente des fenêtres, pente des éviers, pente des cavales, nos genoux ouverts et saignants toute l’année, qu’on désinfectait à l’eau oxygénée, creusant encore les cicatrices. Si nous restions au milieu du champ, nous devenions rapidement la proie des corbeaux, des pluies voraces des Monts d’Arrée. Alors avec mes sœurs, nous allions nous protéger en bas de la pente, dans la boue de la rivière, près de la margelle d’un vieux lavoir, où les crapaud venaient s’accroupir près de nous qui chantions. Les rares fois où nous ouvrions la bouche, c’était pour chanter, hululer debout assises sur les rochers, cachées derrière l’ardoisière où nous blessions nos chevilles, ramenant des coupures fines et déjà vertes de roulades, sur les mousses et les lichens. Des arbres, nous ne connaissions que le pied : bouquets de champignons, muguet, fougères, verdures spongieuses. C’était un ensemble de touffes horizontales, humides et froides, qui attiraient les paumes et les joues. Nous y récoltions ces étranges cailloux brillants qu’il fallait frotter des deux mains dans l’eau translucide de la fontaine. A l’époque, les produits de traitement ne l’avaient pas encore condamnée. Plus avant, derrière la sapinière, il y avait ce temple que nous avions découvert : un chêne immense, rugueux et borgne, vieil épagneul solitaire qui frondait avec les pires intempéries sans ciller. Il vivait là depuis une centaine d’années, isolé, toujours seul dans cet autre champ interdit, entouré de barbelés électriques. Nous en recevions les décharges tous les jours mais il nous fallait l’approcher, cet arbre, le voir dans la lumière grise des monts d’Arrée, l’approcher à quelques dizaines de mètres pas davantage, juste pour le saisir des yeux, son ramage somptueux nous faisant grandir comme un chant, sa chevelure antédiluvienne, pleine de fils sombres et de noyaux, des bogues qui tombaient à ses pieds comme des grenades remplies de sons graves, d’étranges outre-chants. Et nous repartions en courant, craignant qu’un jour on nous reconnaisse, qu’un voisin vienne se plaindre à la maison. Pendant ce temps, ma mère vivait un supplice dans le jardin qui descendait à pic jusque vers la fontaine où nous pataugions en secret. Depuis une quarantaine d’années, des bambous s’étaient mis à pousser, d’abord sans se faire remarquer, orties légères, fougères tendues, puis de façon brutale, dominatrice, exponentielle, avaient envahi tout le jardin, drus et droits, d’une hauteur splendide de forêt vierge, insensibles aux pluies pourrissantes, aux boues, aux larmes de ma mère. La moindre culture de légumes s’était vue défigurer par l’assaut des épées vertes, furieux jouteurs, épais javelots qui avaient tout percé pour tendre vers le ciel leur tête hirsute échevelée, rigolardes marionnettes qui ne faisaient plus rire. Mais comment vais-je faire, se lamentait ma mère. Les bambous avaient perforé les salades, les abricotiers, notre cabane en planches, la vieille balançoire fabriquée par pépé, les plants de pommes de terre qui faisaient vivre tout le village, l’invasion menaçait même les fondations de la grange et les canalisations souterraines, rien ne lui résistait. La couleur pourtant en était si verte et douce qu’au premier abord on y croisait des pensées d’exil, un souffle exotique au cœur de la grisaille bretonne. Mais les bambous n’en avaient que faire, de cette moisson de douceur, il leur fallait plus de vigueur, et les tiges grossissaient s’encraient plus profondément dans le sol, multipliant les couches autour de leur socle, y devenaient plus dures que l’acier, entrecroisant leurs corps comme une armée de sabres. Dans ces amples fourrés qu’on traversait presqu’à genoux, presqu’à la nage, on trouvait des rats crevés, pris au piège de leurs tiges. Mais aussi des moineaux, des hirondelles, des couleuvres, des hérissons. Les voisins commençaient à s’inquiéter, nous criant qu’il fallait les arracher au plus vite, il faudrait louer des tractopelles si jamais ils osaient s’implanter chez eux, un brin de cette migration sur leur territoire signerait la fin de leurs cultures. On avait beau leur expliquer que les bambous n’étaient pas des arbres, qu’ils ne pouvaient semer de graines, ni polliniser l’atmosphère, leur rage montait contre nous. Alors ma mère s’était mis en tête de les arracher. Elle revenait le soir avec les mains rougies, des blessures aux poignets, le visage gonflé par l’effort. Impossible, même en convoquant toutes ses forces, de les extraire de cette terre meuble et compacte. Exsangue et épuisée, elle s’y était soumise, la terre. Alors elle avait sorti les sécateurs, qui glissaient contre les joncs énormes. La tronçonneuse les faisait se coucher, souples lianes tout à coup, serpents indociles prêts à plier sous les lames terribles de la machine. Il fallait des serpes, des bêches, qu’on plantait à bout de bras depuis l’épaule, et tout debout on les broyait par lents à-coups, puis les sécateurs venaient les sectionner quand ils étaient couchés, et la pioche qu’on rentrait avec le pied faisait sortir quelques racines qu’on coupait dans le désordre, enfin, ce ne fut plus qu’un champ de désolation, les corps tendus déchirés à quelques centimètres du sol. Pourtant, avec le temps, ils finissaient par s’en remettre – et pousser encore. Avec ma mère, on avait alors appris à utiliser le chalumeau, on brûlait les piques qui jaunissaient, se tordaient, crachaient leur sucre et finissaient par cramer, noirs et racornis dans une odeur pestilentielle. Tout du long, il avait fallu étendre une bâche noire comme on en dispose si souvent en Bretagne sur les fraisiers et les salades pour éviter la pourriture et les limaces, les mauvaises herbes y germant plus vite qu’ailleurs. Les pousses calcinées furent recouvertes de bâches en plastique noir qui ont endeuillé tout le jardin, les touristes ne s’arrêtaient plus devant la maison pour photographier le Mont St Michel de Braspart. C’était hideux, l’énorme tapis flasque soulevé par le vent, on avait posé d’énormes pierres pour empêcher qu’il ne s’envole par la tempête. La neige, parfois, nous venait en aide, nous prenait en pitié. Au matin, on avait droit à ce répit de blanc, qui faisait oublier le carnage et la laideur. Pour un peu, nos crimes avaient disparu. Il suffisait de croire à l’hiver, aux lumières qui recouvrent les champs de rosée et de glace. Le givre et le silence rassuraient les voisins, qui revenaient nous voir et toquer à la fenêtre. Tout cela, ce serait terminé. Mais avec l’arrivée du printemps, les premières secousses s’étaient propagées dans le sol. Nous sentions vrombir la terre battue, la cave laissait sourdre d’étranges craquements, des ondes opaques, impénétrables. Une forme de résistance, sombre et souterraine, filait sous la terre comme des mulots. Les canalisations grinçaient dans la nuit, c’était un chant d’ombres et de révolte. On avait la nette impression de voir les pattes de petits rongeurs courir dans les tuyaux tout autour de la maison. Même l’eau du robinet laissait désormais un goût de bambou dans la bouche ! Dans le jardin, le travail des pousses avait relancé leur mécanique. Les piques, reformées dès les premiers rayons de l’aube, très vertes et neuves, avaient repris leur croissance en trouant la bâche, profitant de la maladresse des oiseaux qui de leur bec avaient percé la nappe par endroits. La lumière passait alors, et les nervures trouvaient rapidement l’issue de survie. Un soir, ce fut presque un tintamarre de pousses qui provenait de la grange, la terre s’était comme soulevée, et au milieu de ce bruit, un orage trop impatient avait fait irruption, violent, désordonné, impulsif. Un de ses traits de lumière avait traversé la terre, et pulvérisé d’un seul feu, de l’autre côté de la fontaine, le chêne immense qui dormait seul dans son champ. L’éclair l’avait fendu en deux, dans une telle violence que son flanc pendant deux jours avait dégorgé, au milieu des fumées noires, une sève aussi rouge que celle d’un volcan. Mes sœurs et moi l’avions tant pleuré, tant regardé mourir, qu’une pensée avait germé, verte et neuve en nos têtes : seul un géant peut s’effondrer sous le poids d’une seule attaque.   

A propos de Françoise Breton

aime enseigner, des lettres et du théâtre, en Seine-Saint-Denis, puis en Essonne, au Cada de Savigny, des errances au piano, si peu de temps pour écrire. Alors les trajets en RER (D, B, C...), l'atelier de François Bon, les rencontres, les revues, ont permis l'émergence de quelques recueils, nouvelles, poèmes. Des publications, notamment dans "Le ventre et l'oreille", "Traversées", "Cabaret", "La Femelle du Requin"... Mais avant tout, vive le collectif ! Création avec mes anciens élèves d'Aulnay-Sous-Bois de la revue numérique Les Villes en Voix, qui accueille toutes les propositions...

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