#L5 en perte de repères

mieux vaut savoir se débrouiller et être maline, se muer et se grimer, avoir sous la main une panoplie d’accessoires, être l’une le matin et l’autre à midi, changer la longueur de son pas, changer la forme de sa coiffure, se fondre, se glisser, être parfois rapide ou ralentir comme doubler son âge, rire et chanter pour être vue, puis le lendemain vêtue de beige, marcher en baissant la tête sans croiser les regards, mieux vaut rendre impossible le témoignage, brouiller la trace de son passage, être la fille de l’air ou de la boue selon les heures, celle dont on dit elle est grande et mince, elle est petite et son pas est timide, elle a une tresse et des habits chatoyants, elle est court vêtue et va le front dégagé. Pour l’heure elle convoque la fille drôle et bruyante, heureuse de vivre, celle au sourire quasi épinglée, pourtant nul aujourd’hui ne saura dire si elle est celle-là qui passe d’un pas allègre, ou celle-ci qui déjà s’éloigne. 

j’ai bien vu les regards à l’aéroport, ceux des petits malins, qui me voyant là toute seule, on dit toute seule — on vous le dit, très vite, on vous l’assène, tu fais ça toute seule, tu y vas toute seule, tu peux pas rester toute seule, on ajoute je t’accompagne, tu ne seras pas toute seule, mais là tu me colles un peu trop, il faut que je continue, je ne peux pas passer la soirée sur le trottoir.

je chante l’émotion tremblante, les miroirs nageant dans la mer, et le délire, je remplie ma bouche de mots et la musique, la musique boit trop, la musique emballe les mots et les chansons durent une journée ou une nuit, la musique empoigne chaque chose et porte des couplets sans fin, les notes se suivent et s’éloignent, les dissonances se font système, et vont chercher dans les harmoniques de quoi se fondre et se lier, dans un sursaut elles se liguent et s’écartent, dépôt de souvenir la musique renaît, repart, je chante et les instants se font éternité, s’étirent en volutes, en arcanes, dans cette grande orgue de mémoire, les airs s’offrent les mélanges, les accords démentibulés et les reprises variées. 

apprendre à faire ce que la feuille, la baleine et le vent font naturellement, se laisser porter, suivre la pente, subvenir sans détruire, parfois piquer si l’on est un moustique ou plonger dans les fonds, condition pour foncer vers la surface, la traverser et voler par dessus un instant trop bref, prélever en douceur, à la mesure de ce qui pourra être renouvelé, constater de la ville qu’elle est l’exact inverse, construction à tout prix, démonstration de force et d’opulence. Forme parfaite pourtant, elle chatoie à cette heure de bientôt soir, mais est-elle un être à part entière, une entité gourmande et vorace, avaleuse d’espace, en boulimie de matière, emballée dans un mouvement de croissance inouïe, mue par un développement proliférant. Rien ne l’arrête car elle n’a pas de pensée propre, objet de mille pensées simultanées et contradictoires, elle grandit et dévore le pays à l’entour, elle laisse disparaître des pans entiers de ce qu’elle fut, victime à son tour de l’oubli de ses valeurs ancestrales et premières. Les volontés à l’œuvre pour la tirer dans un sens ou dans l’autre convergent puis s’écartent. Que ferait la feuille si elle était ville, comment plongerait la baleine si elle était ville, et le vent, le vent pourrait-il être ville et dans un jeu de courants ascendants et de hautes pressions, insuffler aux rues, aux passages, et même aux ponts, ceux qui grandioses enjambent les eaux, des formes neuves, des solutions de portances où l’équilibre et la force allègeraient les ensembles, et distribueraient autrement les accords. 

De #L4 des bribes, et de trois des auteurs évoqués Le Blanc, Arrabal et Le Guin

Une semaine à se dire je ne sais, je ne peux, comment font-ils, font-elles, où est la recette, le grimoire, le je ne sais rien qui s’en mêle, et décider de se décider, de traverser l’incongru, le bizarre — essayer de faire et faire - des bouts de phrases, les miens, les leurs — noyés plutôt que mis en exergue - pour essayer, pour quatre paragraphes, sans volonté de les lier plus que ça et en laissant faire ces petits chocs, en deux heures, de 7h30 à 9h30 — qu’importe si sous ma nuque persistent des restes de la pierre de folie.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et n'importe où, des mots au son et à la vidéo, une langue rythmée et imprégnée du sonore, tentative de vivre dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue papier et web, les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions aussi souvent que nécessaire, des expoèmes alliant art visuel et mots, pour Fiestival Maelström, lance Entremet, chronique vidéo pour Faim ! festival de poésie en ligne. BLog : equinoxe.blog Youytube : https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ

12 commentaires à propos de “#L5 en perte de repères”

    • Merci de vos merci, Michel, c’est drôle Toute seule j’ai hésité car c’est le premier que j’ai écrit et il est un peu différent, et puis aujourd’hui s’annonce une grande écriture sur être seul(e) pour notre personnage : la montée sera raide mais le col offrira la vue sur la suite, à nous donc,

    • Hello Alice, chouette idée que cette idée, pour moi l’image est venue en écrivant comme souvent mais aussi sans doute de la réminiscence d’une lecture, celle de l’auteur jeunesse – Danielle Martinigol – et de son livre Les abîmes d’Autremer, elle y fait vivre des baleines (enfin genre baleine, car c’est un roman de sf) dont le rôle est très spécial dans l’histoire, j’y ai repensé à la lecture du syntagme emprunté à Ursula Le Guin, une autre grande géante de la SF et… de l’écoféminisme avant l’heure, voilà voilà, alors y’a plus qu’à, bonne suite,

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