#L5 | une terre qui affleure

seuil, juin 2021 Erbalunga

(Le sang sous la peau) [des souvenirs, des traces, je voudrais rester ici des heures sans bouger, des jours, à scruter l’horizon, ses îles illusoires, la jetée minuscule au loin, le vide, le temps figé ou absent, à distance du monde, m’aveugler, rentrer dans cet espace, attendre la pluie, la nuit, des voix, une marche funèbre, une sonate en mode mineur, avant le silence, avant l’obscurité, il n’a pas dit son dernier mot, il reviendra, je le sais, il n’en a pas fini, en attendant je pourrais photographier la nuit, le reflet de la lune pleine sur la mer, un fragment de lumière, ça suffit une petite flaque de lumière sur la mer, je ne serais plus seule j’aurais pour amie la petite flaque, entre mes paumes non pas la lune, son reflet],
je n’ai pas besoin de fermer les yeux, je devine sous la flaque de lumière son visage flou, son sourire tremblé, il s’agite sous la surface, pris au piège de l’onde, je creuse l’immensité de la nuit sourde au dessus — la nuit n’entend pas le froissement des arbres, ni la musique lointaine, la nuit est aveugle, elle ne voit pas le reflet de la lune sur la mer, la nuit ne rêve pas, est ce que je rêve ? Il est là, à mes côtés, il observe la tache lumineuse, je me demande comment il peut à la fois sourire dessous la mer, d’un pauvre petit sourire tremblé et se tenir debout près de moi, je tends la main vers son poignet, je touche sa peau tiède, douce, le sang sous la peau, je regarde la lune, alors il me demande si je sais pourquoi la lune paraît plus grande à l’horizon, j’ai bien une explication pour la couleur, mais pour la taille… il sourit, m’explique qu’il n’y a pas de raison physique, c’est une illusion lunaire, une histoire de perception, c’est sans doute comme sentir le sang sous sa peau tiède, et douce, c’est comme entendre sa voix feutrée, je ne rêve pas, si je rêve c’est de ne plus jamais m’endormir, je ne prendrais pas le risque de l’oubli encore une fois, j’hésite à lui dire, s’il lui prenait l’envie de fuir, ça monte comme une peur, j’attrape son poignet, sentir le sang sous sa peau, passer la nuit debout à ses côtés, accorder mes battements de cœur à sa pulsation fragile, à guetter le vent qui se lève, nos regards rivés sur la pleine lune en ascension lente


(Entre les murs de la maison vide) [Durant le dernier hiver la maison a bougé, le sol à l’entrée du salon s’est légèrement soulevé qui empêche d’ouvrir le battant gauche de la porte fenêtre]
elle ouvre prudemment la porte de la chambre où elle a pris l’habitude de dormir, elle appuie à peine sur la poignée comme si retenir son geste pouvait ralentir le temps, suspendre l’inexorable affaissement de la maison. Malgré les jalousies fermées, une lumière tiède enveloppe la pièce. Deux étais entravent désormais l’espace, dressés entre le plafond blanc et la tomette qui court à la base des murs. Pour les installer il a fallu déplacer les petits lits jumeaux en métal blanc, ils paraissent maintenant flotter au milieu de la pièce, font l’effet de cercueils sous leurs housses plastifiées, elle se dit qu’il doit bien traîner quelques cadavres de mites entre les dessus de lit fleuris et les bâches translucides qu’elle ne prend pas la peine de soulever, renonçant désormais à dormir dans cette chambre. Elle ne craint pas l’effondrement — les experts ont assuré que ce n’était pas pour tout de suite, mais la présence métallique des étais l’oppresse, et quelle étrangeté de dormir à distance du mur. Elle ne se résout pas à quitter la pièce, depuis l’embrasure elle en fait le tour du regard, lentement, s’imprègne du charme désuet qui l’avait séduite la première fois, retrouve le hors temps qui l’avait frappée, les murs blancs fondus en courbes dans le plafond, les tentures bleues froncées sur la rufflette, la table ajourée, son napperon bordé de dentelle au crochet, les chaises de jardin en fer laqué assorties aux lits jumeaux à volutes, les galettes rondes en coutil rouge qui adoucissent la brutalité du métal, le souvenir des livres qu’elle posait sur le chevet gris en arrivant, le carrelage chargé de fleurs stylisées, la fissure apparue il y a quelques années, celle qui a donné l’alerte, qui court depuis l’angle nord-est, qui s’est élargie pour de bon cette fois. Elle s’en approche, en caresse les bords, évalue la gravité de la blessure, pose sa joue contre le silence du mur blanc comme pour le consoler. Elle ferme les yeux, remonte alors le parfum de pierre vieille, d’église, au sol un glissement furtif la fait sursauter, rien que des bris de feuilles mortes déposés par le souffle affaibli du libecciu au pied des fenêtres. 


La litanie, le besoin de voir les vagues
[Elle traverse le Puntettu en lente métamorphose, des immeubles démolis, des immeubles ravalés, les places vieilles recouvertes de pierres de Brando, derrière les grilles de chantier un belvédère en projet, la ville change. Elle passe ses journées sur la promenade aménagée au pied de la citadelle qui rejoint la sortie du tunnel, elle regarde la mer, le va et vient des ferries, les iles d’Elbe et Capraia à l’horizon quand elles émergent de la brume].
On pourrait croire qu’elle attend quelqu’un bien qu’à cet endroit de la promenade il n’y ai ni quai ni ponton, il est peu probable qu’une embarcation ou un nageur se présente. En appui sur la rambarde elle s’absorbe dans l’écume, rien ne l’apaise davantage que le fracas blanc sur les blocs de pierre, le fracas que les vagues opposent au monde vacillant, à la folie, rien ne l’apaise comme la certitude que la mer sera toujours là, elle ne ment pas la mer, pour ça qu’elle vient ici chaque jour, au delà de l’horizon immuable seulement troublé par les caprices des nuages ou les brumes d’été, elle vient pour les promesses tenues par la mer, sa litanie puissante, ses appels tendres, les drames engloutis, pour ses airs de tragédienne, pour l’éternel retour, le mirage de la baleine, une terre qui affleure, pour le rythme des vagues accomplies, le temps suspendu à leurs crêtes, le temps haché d’écume, pour l’ardeur et l’oubli, pour le souffle que ça lui donne, ce qui se révèle dans le ressac qui aussitôt disparaît — des visages, des fantômes, les voix du dessous —, pour la joie des vagues, pour les peurs qu’elles avalent en roulant.

A propos de Caroline Diaz

Née un premier janvier à Alger, enfant voyageuse malgré moi. Formée à la couleur et au motif, plusieurs participations à la revue D’ici là. Je commence à écrire en 2018 en menant un travail à partir de photographies de mon père disparu, en attente de publication. Depuis j’explore la mémoire familiale. mon blog : https://lesheurescreuses.net/

6 commentaires à propos de “#L5 | une terre qui affleure”

  1. Il y a quelque chose de beau et de troublant qui se dessine ici, pour la suite du texte, dans cette “terre qui affleure”, ce lieu restitué avec justesse et poésie, dans l’expression la plus brève et la plus tendue pour décrire cet endroit, ce qui passe entre le dehors et ce qui est intérieur, non pas l’état premier de la sensation, mais l’aboutissement de l’expérience du réel.

  2. oui, il faut toujours penser à l’épaisseur de l’air (dans la couleur aussi, surtout) – à celle de l’écume aussi – pourtant (cependant) (malgré tout) n’est-ce pas cette mer qui se trouverait responsable de la fissure ? (je vois le coutil et j’apprends la rufflette…)

  3. oh Caroline
    “je me demande comment il peut à la fois sourire dessous la mer, d’un pauvre petit sourire tremblé et se tenir debout près de moi, je tends la main vers son poignet, je touche sa peau tiède, douce, le sang sous la peau, je regarde la lune, alors il me demande si je sais pourquoi la lune paraît plus grande à l’horizon, j’ai bien une explication pour la couleur, mais pour la taille… ” et tout le reste
    et l’épaisseur de l’air oui et l’apaisement les yeux dans le fracs blanc de l’écume…

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