L6- Venicetill

 Seul il se remet à dessiner- écrire

cet éveil plastique sur du papier blanc luminescent au sortir de rêveries en bordure de l’inconscient sortes de poussées laviques et sculpturales pulsions sournoises joueuses reflets au goût de menthe fraiche et râpeuse

lui fait l’effet de longues coulées de larmes tièdes activées en son corps  défendant ondulé en mouvement et vivant traversé par des sources, des étangs et diverses cascades par endroits même silencieuses. Se tapissent dans leurs recoins ces endormissements progressifs souriants traduis ensuite en bouffées chromatiques là où la main et l’esprit peuvent se retrouver en de semblables rythmes de marche tantôt lents tantôt rapides essayant quand l’occasion s’en présente de tirer le drap à l’autre. Pas plus pour rester aux aguets de formes ludiques sacrées se chargeant de verbaliser imperturbables et de s’ouvrir telles des huitres ourlées l’épiphanie du dessin qui souvent le cueille lui arrive du citron mur et d’un vent insoupçonné chaud cinglant tel le déchirement du feuillet

…….

plus tard

il s’apprête à mener une barque basse à fond plat en direction de cannaregio avec à son bord un des adolescents des marais attendu pour une fête et un artiste peintre du chantier de marguera rencontré la veille curieux de voir la copie du Bellini volée à l’intérieur de l’église de la Madonna dell’Orto fièrement campée en ce mois d’été cuisant tout près du canal

l’adolescent pourrait faire partie de ce jeune gang du Brenta- du nom de la rivière proche- d’où le dit-on à venise arrivent tous les soupçons concernant le vol du tableau dans les années 1990 il pourrait à présent paisiblement dormir affalé à l’arrière du bateau gardant pour lui seul son secret pense-t-il comme il se l’imagine il pourrait le garder pour lui précieusement ou l’avoir partagé avec les autres enfants des marais nomades et tisseurs embusqués d’envols et de secrets

depuis toujours

maintenant l’adolescent dort

bercé par le faible mouvement de l’eau

la chaleur

le miroitement des vaguelettes heurtant la barque et ses paupières

Il jette un drap léger sur son torse blanc de peur que l’enfant ne cuise

l’artiste de marguera vêtu de rouge pourpre dessine la tête penchée sur un bloc à dessins des cercles concentriques éloignés ou rapprochés des ébauches de poissons d’animaux marins en insistant mollement sur leurs traits de sorte à créer des scénarios indistincts et confus en même temps que déjà vus

un algèbre secret lui parvient qui semble le contenir tout entier

lui, conduit la barque nonchalamment presque par automatisme mimétisme tant il connaît bien maintenant les parcours à l’intérieur des canaux sûrement mieux d’ailleurs que les parcours à terre quand le son strident d’un bateau-fantôme déchire l’air avec lui la vision d’hommes proches portant combinaisons blanches et lunettes rouges ombres émergeant d’une forme jaune fluo-décollant-rapide secoue la barque fait tomber à l’eau le bloc de dessins puis le drap de l’enfant crée des ondes brusques élargies qui réveillent l’embarcation imprimant de semblables mimiques on dirait des masques sur les trois visages avant que ces derniers ne retombent un moment plus tard légers souriants en bloc dans une veille comateuse

alors qu’il conduit toujours

de façon lente mais ample

qu’il fixe l’eau verte dorée silencieuse semblant irréellement stagnante

A propos de sandrine cuzzucoli

Aime le temps suspendu en contemplant, lisant, dessinant, parlant, regardant le plafond, les visages, peintures, ciels.. Dans mes études passées mais encore présentes!: la littérature américaine, italienne, les beaux-arts, la traduction et d'autres choses depuis... Ecris en revue depuis environ 5 ans, dessine depuis plus, c'est un aller-retour constant un peu comme un Appel de la Forêt, le titre d' un des premiers livres de Jack London- que j'ai aimé!

2 commentaires à propos de “L6- Venicetill”

  1. Beau texte qui m’est plus accessible que les précédents (Veniseplay, Venicesofar, Venicefair, Venicely), peut-être grâce à cet adolescent supposé faire partie du gang de Brenta et endormi dans la barque… je trouvais de grandes beautés aux précédents, m’évoquant les reflets de la lagune ou de beaux tissages (comme ceux de Fortuny) mais pour filer un peu lourdement la métaphore, il me manquait la découpe, le tombé et le mouvement d’un vêtement pour être tout à fait conquise… Là, je mords à l’hameçon et attend la suite !

  2. Merci vraiment Muriel ! pour vos lectures des textes- tous!- et vos commentaires rapprochements!….ça dynamise!….Oui, c’est vrai il y a du changement….on m’a parlé de ce gang du Brenta le week-end dernier à Venise – j’habite à environ 200 km- et ça m’a donné l’idée d’en parler…Je me joins à vous pour voir la suite, comme vous je ne la connais pas encore! ….Belle soirée!