#7 : La campagne à portée de combiné

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Le téléphone, couleur ivoire avec son cadran à chiffres, était rangé dans un renfoncement du placard au-dessus du répondeur noir. Le clignotement de la diode rouge indiquait la présence de messages. L’appareil était capricieux : un geste malencontreux effaçait irrémédiablement tous les enregistrements. Ça m’arrivait souvent. Je ne m’en préoccupais pas. Au hasard, c’était un appel de ma mère qui désirait prendre des nouvelles de ma santé ou de mes études. Plus rarement, ma banque me signalait qu’il fallait renflouer mon compte à découvert. Des amis de l’université essayaient de me joindre pour m’inviter à une fête ou pour une toile comme on disait. Je changeais le message d’accompagnement en fonction de la saison et de mon humeur du moment. 

– Je ne suis là pour personne. Vous pouvez insister, mais il fait trop beau pour rester cloitré. Votre interlocuteur fait la grève du combiné. Laissez un message en poste restante après le bip. Promis je vous rappelle.   

En ma présence, la sonnerie brisait le silence de mon studio avec d’autant plus de violences que le placard faisait chambre d’écho. Je sursautais de ma chaise, m’extirpant de ma torpeur, ne sachant s’il fallait décrocher ou attendre la fin du son strident de l’appareil. Un état de sidération m’envahissait ne connaissant pas l’identité de mon interlocuteur. À tel point que je m’étais posé la question de supprimer définitivement ce cordon ombilical avec le monde extérieur en débranchant la prise femelle de son réceptacle mural. Et puis chaque mois par la poste arrivait avec une ponctualité micrométrique la facture de France Télécom rognant mon budget déjà maigre jusqu’à l’os. Je n’avais aucune disposition humaine pour utiliser cet appareil.      

Jusqu’au jour où je fus dans l’obligation de gagner quelques argents. À l’époque des petites annonces parsemaient les journaux à la recherche de téléacteur ou téléactrice. Parler le français était la seule compétence attendue. Autant dire que je sautais sur l’occasion en décrochant mon téléphone illico. Il y avait urgence. Mon interlocutrice fut directe :  

– Venez vendredi 27 mars à 9 h précise. Vous passerez des tests pendant la matinée. À l’issue des entretiens, si votre profil est retenu, vous commencerez une première mission lundi prochain.

Je griffonnais les coordonnées de la société sur un bout de papier. Je n’avais pas d’idées sur la réalité de ce métier. Je rêvassai l’après-midi, ravi de pouvoir combler mon découvert. La matinée fut désopilante ; elle débuta par un jeu de rôle entre les différents participants. L’un était vendeur, tandis que l’autre prenait celui du prospect. Je m’amusais à torpiller les arguments par quelques plaisanteries qui faisaient rire l’assemblée. Le responsable griffonnait des notes sur un bloc ; et à mon grand étonnement, il jugea que j’étais apte. La première campagne consistait à informer les betteraviers français. Il suffisait de suivre un script sans dévier d’un pouce de l’ordre des phrases. Cela semblait facile jusqu’au moment où je compris que cela passerait par le biais d’un téléphone. 

Chaque membre de l’équipe était isolé dans un box ressemblant à un clapier. Au début, j’ânonnais mon texte avec quelques hésitations, un casque vissé sur les oreilles reliées à un micro, dépliant les cartons de l’argumentaire commercial avec ses possibles objections. Le superviseur surveillait chacun de mes faits et gestes, m’apprenait les ficelles du métier : ne jamais sortir du script. Les appels s’enchainèrent dans la monotonie coutumière de conversations toutes prêtes : 

– Allo, bonjour, M. Paul L. je suis Émile R. de la société Goltix. Pouvez-vous m’accorder un instant ?

– Oui, c’est fort aimable de votre part. Vous dispersez l’herbicide Goltix pour préparer vos champs, n’est-ce pas ?

– Je tenais à vous informer que Goltix s’emploie aussi en post levé. C’est une nouvelle intéressante, n’est-ce pas ? 

– C’est un peu cher ? Je comprends, mais sachez que l’utilisation de Goltix en post levé augmentera vos rendements.     

Puis le temps faisant, je m’enhardissais à mettre les formes, à poser une intonation plus forte sur le nom du produit, à relancer la conversation en jouant la connivence. Je connaissais le script par cœur. Je prenais parfois des chemins de traverse ajoutant des dialogues de mon cru en fonction du contexte. C’était l’heure du journal télévision et son décrochage régional — pas la grande messe du 20 heures — mais le 19-20 que le betteravier français ne manque sous aucun prétexte. L’heure de la soupe sur nappe à carreaux devant la lucarne cathodique. Je percevais au loin la speakerine présentant le bulletin météo :

– À ce que j’entends, la pluie s’arrête. Une bonne nouvelle, non ?

– Pas sûr, va falloir attendre. Les champs sont détrempés. L’tracteur y peut pas passer. De l’eau jusqu’aux essieux. 

– C’est compliqué le climat…. Jamais comme il faudrait ! Mais je m’égare. Vous connaissez Goltix, ce merveilleux herbicide pour betterave ? 

J’insistais sur le mot merveilleux comme un élément enchanteur, l’élevant au-dessus de sa vie de labeur, embourbée dans la glaise. Je pris une pause respiratoire pour lui laisser embrayer une réponse. 

– J’ai fait l’épandage y’a de ça trois semaines. Un bon produit, pour sûr. Je suis à la lettre les recommandations de votre conseiller. 

– Eh bien, je vous appelle pour vous annoncer que nos dernières recherches montrent des résultats très, mais alors, très satisfaisants dans une utilisation de l’herbicide Goltix en post levé. 

Baissant le ton de ma voix, je lui glissais l’information comme une confidence. Le message était limpide comme une entreprise chimique. Avant et après, c’était bon pour ses récoltes. J’avais rempli ma mission salutaire et pouvais raccrocher, faire une croix sur la feuille de suivi et passer au paysan suivant, me demandant si je pouvais quémander auprès du ministère la médaille du mérite agricole au regard de ma contribution auprès de la Nation. L’homme au bout du fil me remercia, me proposant de passer à la ferme pour la chasse.

De retour dans ma sous-pente, je me glissais sous la couette les oreilles bourdonnantes de ces conversations répétitives, quand retentit la sonnerie de mon téléphone. Anesthésié de fatigue, je décrochais le combiné sans réfléchir : 

– Allo, M. Frantz D. Je peux prendre quelques minutes de votre temps précieux ? Je suis Delphine S. De l’Expansion.  

Sa voix douce et rassurante me poussa dans ses bras. Elle souriait ; je le sentais. Je me laissais faire, acceptant ses questions orientées, comme un miroir inversé de ma journée de travail. La téléopératrice continua sa danse des sens auditifs me proposant de m’abonner au journal L’Expansion. En quelques phrases, elle m’extirpa une réponse positive alors que je ne m’intéressais en rien à l’économie. Je lui demandais du tac au tac son numéro de téléphone. Elle objecta qu’elle ne pouvait malheureusement pas. Je lui décrivis par le détail le plateau téléphonique et ses cabines que j’avais quittés quelques heures auparavant. Son silence sonnait comme un acquiescement : 

– Vous travaillez chez Phone Marketing si je ne me trompe. Pouvons-nous nous retrouver demain à la machine à café ?    

Deviner quoi ? Je ne sais pas pourquoi. Elle accepta. 

A propos de François Duport

Sentiment persistant d'être ni légitime ni à sa place dans cette écriture qui déborde. Une immense frustration également. Alors on prend le pli de s'accorder du temps pour aborder ce que l'on est au fond de soi. Bref, s'autoriser le droit de en points de suspension... quand le temps le permet.

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