La foule serpent

Comme un long serpent sombre progressant lentement vers sa proie, la foule, mue par un seul élan, semble ne former qu’un seul être. Les corps pressés les uns contre les autres, tassés, piétinant, se bousculant, debout sous un implacable soleil, contenus entre des rangées de barrières grillagées, comprimés et suants, unis dans une même foi, se confondent dans une immobilité ondoyante. Hommes, femmes, enfants, trépignent, au coude à coude, psalmodiant d’une seule voix le nom du Dieu qu’ils viennent adorer. Dans ces milliers de paires d’yeux enfiévrés tournées dans la même direction brille l’attente du miracle, de la réalisation de l’espoir qui a fait entreprendre ce long pèlerinage. Comme si l’ardeur des âmes survoltées bannissait toute fatigue des corps usés par l’interminable stationnement, chacun porte sur son visage la détermination qui l’a amené jusqu’ici, aucun ne laisse paraître l’épuisement ou le découragement, car chaque seconde qui passe, même sans avancer, rapproche, malgré tout, de l’idole à vénérer. C’est un mouvement profond, presque immobile dans sa puissance inexorable qui pousse vers le temple ces inconnus rassemblés dans ce même désir irrésistible. Sur les lèvres de certains fleurit un sourire extatique, comme s’ils étaient seuls, emplis d’une joie céleste qui les fait se sentir uniques au milieu de la masse, plongés dans dans un dialogue intime avec le divin. Cet autre a le regard plus dur au-dessus de sa petite moustache, mais reste impassible, coincé entre la barrière et une femme ronde et imposante, aux longs cheveux noirs retombant en tresse sur son sari jaune vif. A côté d’elle, une femme plus âgée, mince, à la figure grave et austère tient fermement contre une fillette endormie, dont la tête repose avec confiance sur son épaule. Parmi la multitude de chevelures d’un noir profond, des crânes lisses comme des billes, délestés du poids de la vanité par le sacrifice fait à Vishnou, parsèment de tâches plus claires l’interminable cortège. Les visages trop nombreux finissent par se confondre, souriants, concentrés ou indéchiffrables, souvent moustachus, parfois barbus pour les hommes, cheveux tressés ou relevés en chignon, s’ils n’ont pas été offerts dans l’espoir d’être exaucées, pour les femmes, toutes ornées de leurs plus précieux bijoux. Pendants d’oreilles en or, colliers et bracelets étincelants attirent l’œil, ivre déjà du chatoiements éblouissant des étoffes colorées. Ici, un homme jeune, au regard sérieux d’étudiant derrière ses lunettes cerclées surmontant une fine moustache, attend, stoïque, tandis que son voisin plus sec et nerveux, s’agite, tressaute, bouscule ses voisins dans l’espoir d’avancer enfin. A côté d’eux, un homme, grand, au crâne rasé, porte un enfant sur ses épaules. Ses mains enserrent fermement les frêles chevilles du petit, chauve lui aussi, dont le visage jusque là paisible se crispe soudain. A côté, un autre homme, front ridé et barbe blanche, lui tient le bras d’une main et soutient son dos de l’autre. Les yeux inquiets de l’enfant semblent se remplir de larmes, sa bouche s’entrouvre, tandis que de la foule immense monte vers le ciel cette formidable clameur, ces incantations rythmées, ce cri puissant, cet appel au Dieu devant lequel elle attend de pouvoir se prosterner : Govindha. Comme projeté en avant par la ferveur de ce chant scandé par tous, le long serpent pris d’un léger soubresaut progresse imperceptiblement vers son but.

A propos de Laurélia

Lire, écrire, apprendre sont désormais mes seules ambitions. (Ah oui, c'est vrai, il faudrait aussi trouver un moyen de faire bouillir la marmite et ça c'est pas gagné).

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