La violoniste azérie

Adagio de la première sonate pour violon BWV 1001. Menton fier, cou solide, elle semble pleurer avec ses cordes. Dans le public, un homme laisse des larmes le submerger. Elle cherche en son corps tout ce qu’il enferme de mélancolie. Ce n’est pas difficile à trouver. Il y a le mal du pays, d’autres montagnes que celles d’ici, ce beau garçon, son frère, parti se battre dans le Haut-Karabagh, plus de nouvelles depuis quand ? Le violon qui vibre, c’est pour lui, et les pleurs, c’est pour la mère restée là-bas et qui n’en sait pas plus à propos du frère, la mère si fière de sa fille violoniste et de sa carrière à Lausanne – c’est une grande ville, Lausanne, voilà ce qu’elle a dit à la mère, même si jouer à Saint-Laurent ce n’est pas jouer à la Philharmonie de l’Elbe ni au Carnegie Hall – elle se laisse emporter par la musique et je me laisse emporter avec elle, cette mélancolie, c’est la mienne en l’entendant, la mienne en attendant de chanter, simple basse du  chœur qu’elle méprise, parce que ce menton fier, ce cou solide, c’est le fruit de tant d’heures de travail, de tant de coups d’archet, de tant de brimades par cette vieille professeure aux méthodes soviétiques qui lui tapait sur les doigts, qui lui disait que jamais non jamais elle n’arriverait à rien si elle ne passait au minimum dix heures par jour à faire des gammes, des arpèges, des exercices fastidieux toujours plus tordus, alors maintenant elle se venge en jouant cet adagio qui ne demande pas autant de virtuosité qu’il n’y paraît mais qui fait pleurer les hommes les plus insensibles. Même le père avait fondu en larmes lors de ce récital à Bakou, le même père qui avait envoyé son frère se faire tuer dans le Haut-Karabagh, mais je dramatise, je romantise, je fantasme, j’ai trop lu de romans russes et je ne sais rien de l’Azerbaïdjan. Elle a cessé de jouer. À cause d’elle, j’ai loupé mon entrée dans le premier chœur de la cantate. Die ellenden sollen essen. La première cantate de Bach à Leipzig. Les pauvres doivent manger. Elle se souvient d’un village de misère à flanc de montagne, la petite maison, la grand-mère assise sur une pierre, le froid, ce n’était pas tout à fait la famine, on mangeait, mais ce n’était peut-être pas cela, elle n’a jamais été pauvre, les pauvres ne deviennent pas violonistes professionnelles en Azerbaïdjan, les pauvres n’émigrent pas à Lausanne. À la sortie du parking de la Riponne, un panneau prévient : mendicité interdite. Ce n’est pas une Rom qui fait crisser son crincrin dans le M2, c’est une petite bourgeoise prétentieuse des banlieues cossues de Bakou, elle porte de longues bottes de cuir noir, un châle noir et elle surligne ses yeux noirs au crayon noir, elle fait tout pour noircir ce qu’il y a de trop clinquant en elle, ce qu’il y a de trop superficiel, ce qui révèlerait le vide en elle. Son frère n’est jamais parti à la guerre. Il fait des affaires. Comme le père. Des affaires louches. Et la mère tricote des gilets pour les pauvres. Rien de tragique dans cette famille-là. Ils font la navette entre Bakou et Lausanne. Ils lui demandent si elle compte bientôt se marier avec un Suisse. Elle élude. Quand on est violoniste professionnelle, on n’a pas le temps de se trouver un mari. Sa main caresse avec lenteur son genou, elle a le front appuyé sur la volute, je remarque un discret grain de beauté sur sa joue. Si je l’imagine libre de tout homme, il faut bien admettre que c’est parce que je la vois déjà dans mon lit. Mais la première violoniste de l’orchestre ne couche pas avec le dernier des choristes, je dois lui imaginer une vie plus sage, plus en harmonie avec cet œil triste qui se ferme pour que l’oreille ressente plus pleinement le doux son du cor anglais – ou est-ce un hautbois d’amour ? – soutenu par le continuo, puis c’est à elle de jouer, elle est debout, cou solide, fière, ce n’est plus la même femme, tout ce qui compte pour elle, c’est de jouer du violon, c’est seulement quand elle jour qu’elle vit vraiment, pas besoin d’un mari, pas besoin d’amour, tout l’amour dont elle se sent capable, elle le donne à son violon, alors par jalousie, pour me venger, je lui imagine des malheurs, des perversions, des vices secrets que je me refuse à penser jusqu’au bout parce qu’il faut maintenant chanter le choral, qu’il n’est pas question de me laisser distraire une fois de plus, ce n’est pas une vulgaire violoniste azérie qui m’empêchera de savourer la joie de chanter Bach. Une fois le concert fini, au milieu des petits fours et des verres de vin rouge, ce ne sera plus la même femme, elle sera redevenue ordinaire, timide, effacée derrière d’autres figures plus vives que son gentil beau visage à queue de cheval, jolie fille banale ne devenant, dans l’œil du choriste en quête d’extase, extraordinaire que transcendée par la magie de la musique. Elle rentrera seule dans la petite chambre qu’elle sous-loue à Renens et elle pleurera en pensant à son petit frère parti faire la guerre dans le Haut-Karabagh. Je rentrerai seul aussi. Il y a son nom sur le programme. Pas le mien.

A propos de Vincent Francey

Enseignant, chanteur et clarinettiste amateur, je vis à Fribourg, en Suisse, et suis passionné de lecture et d'écriture depuis toujours, notamment via mon blog www.lie-tes-ratures.com