#le livre comme fiction #07 et 08| La vie des autres

Tous, je les ai tous perdus. Ma mère les avait peut-être conservés un temps après mon départ, à l’âge de dix-huit ans. Elle ne m’en a jamais parlé depuis et à sa mort, quand il a fallu vider l’appartement, je n’en ai trouvé aucun. Elle avait dû les faire disparaitre. Comme ma mémoire les a aussi effacé. Un jour pendant une séance d’hypnose ericksosiennne, j’ai cru voir remonter le souvenir d’un de ces livres de mes premières années. Sur combien ? Je sais que ma mère me lisait des histoires, mais quelles histoires ? Celui que j’ai cru retrouver dans cet étrange état entre veille et sommeil, avait une couverture cartonnée, j’y voyais une lionne et son petit dans une forêt. Mais quand j’ai ouvert le livre toutes les pages étaient blanches. J’ai soudain ouvert les yeux, la vision s’est évaporée, j’ai pleuré. Il y avait toujours une boite de mouchoirs en papier sur une petite table à côté du fauteuil. En sortant de la séance, je me suis arrêtée devant une petite librairie qui fait office de soldeur de livres invendus. J’ai trouvé le rayon enfant, j’ai cherché une couverture de livre qui aurait eu quelque ressemblance avec celle de mon livre fantôme. J’ai déniché un petit format carré, on y voyait une lionne, un petit et un lion. Une famille, quoi. Je l’ai ouvert, une histoire dedans éclaboussait mes yeux encore humides, l’histoire d’une famille, une vraie, avec des parents. Je l’ai acheté, il ne m’a jamais quitté, il a été de tous mes déménagements. Jamais égaré, jamais perdu. A ma mort, personne ne comprendra pourquoi ce livre au milieu des autres. Moi, je sais.

Antigone. Comme j’aimerai retrouver ce livre à la couverture rouge sang qui m’a accompagnée partout où je suis allée pendant une année de répétition de la pièce du même nom dans laquelle un ami m’avait embarqué comme on prend le large sans savoir où on va. La petite troupe de comédiens amateurs avaient décidé cette année-là de jouer la pièce de Jean Anouilh et on m’avait assigné le rôle d’Ismène. Je venais de prêter serment, je plaidais beaucoup de dossiers la journée et le soir je retrouvais mes confrères pour répéter. Ce livre était truffé de commentaires dans la marge, de repères pour accentuer une phrase, effacer une syllabe. Je me souviens d’avoir griffonné, raturé, souligné, rayé, gommé, entouré, écorné. Parfois je tombais de fatigue dans mon lit, mais il était là à côté de moi et je le retrouvai, le matin, tombé au pied du lit. Je me sentais plus proche d’Antigone mais j’avais dû prendre parti avec ce rôle. Sa sœur. Le parti de la raison, de la soumission à l’autorité. Je me souviens de cette vaine injonction d’Ismène à Antigone Ne tente pas ce qui est au-dessus de tes forces.  J’ai peut-être perdu ce livre après une première représentation en Belgique. J’étais terrorisée. En sortant de scène, je me suis trouvée plus que mauvaise. Nulle. J’ai gagné la conviction que ma place était devant un prétoire où le jeu de rôles est collé-serré au réel, au factuel, à la vraie vie. J’ai trouvé il y a peu un exemplaire d’occasion dans une brocante. Les Editions de La table Ronde. Lui aussi avait été lu et relu, les pages étaient jaunies, il sentait un peu le moisi. Je l’ai pris et j’ai souri en relisant à la page 29 Ton bonheur est là devant toi et n’as qu’à le prendre. Il faisait beau et chaud ce jour-là. Je respirais un air de liberté et de presqu’insouciance. Pendant qu’Antigone gisait au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d’enfant

A défaut d’avoir assez de mémoire pour écrire un jour ses mémoires, on peut prendre un virage radical. D’abord il y a eu le coup de la panne que je me suis infligée à un moment où je sentais le trouble de la dangereuse lassitude face à ce monde en déliquescence envahir tout mon être. Neurones, hormones, organes, émotions se sont passés le message pour épuiser le peu d’énergie qu’il me restait pour accomplir les gestes du quotidien. Il n’était plus question d’écrire une ligne, un mot. Un matin où depuis plusieurs semaines la fatigue s’installait confortablement dès le réveil, j’aperçus d’un œil mi-clos un appel sur mon téléphone d’un qui, il y a quelques années, avait voulu que j’écrive ses mémoires. J’avais oublié, zappé, gommé, enfoui. En préparant un thé matcha, seul breuvage qui me donnait l’impression de me garder relativement éveillée, j’entendis une petite voix, celle d’un pourquoi pas, jaillir comme ces petits clowns montés sur ressort qui sortent en gesticulant quand on ouvre le couvercle de la boite qui les tient enfermés, comprimés, recroquevillés. Une petite voix toute guillerette, légère, assurée, rassurante. Exit la panne d’inspiration, la panne d’énergie, la panne de joie de vivre. J’ai rappelé, on a parlé, on s’est dit oui. Pour une parution en juillet. C’est court, c’est jouable. On s’est mis au travail. Mon cerveau à nouveau irrigué, les hormones requinquées, exit les crampes et les maux de tête, asséchés les pleurs pour tout, pour rien. J’ai écouté, noté, j’ai questionné, noté, on a ri, j’ai accompagné des longs silences sur certaines tranches de vie. J’ai écrit, le jour, la nuit. Avec une intense joie. Une intensité joyeuse. Un dimanche, je l’ai invité à venir lire, partager, échanger, corriger, supprimer, refuser, pourquoi pas. Lui, le rigolo de service qui ne s’épanche sur rien ni personne, a fondu. En larmes. Ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Sa vie de derrière comme sur un grand écran devant ses yeux avec des mots touchés coulés en plein cœur. Le titre du livre porte son prénom. En lettres majuscules sous ses lunettes jaunes décorées d’étoiles multicolores. Il a voulu comme sous-titre ma vie est une escroquerie. Adjugé. Pour ce livre aussi léger qu’un été d’après guerre. Le livre de sa vie.

A propos de Eve F.

Rédige des assignations et des conclusions, défend le veuf et l'orpheline, écrit sur le Droit et son envers, la Justice et ses travers, le bien-être et son contraire, les hommes et pas que, le bruit du monde et ses silences, aussi.

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