# le livre comme fiction #07| Instants

Il y a désormais longtemps que le souvenir de cette lecture s’est égaré dans le labyrinthe de la mémoire. Et, alors même qu’il y a quelques années, disons une dizaine, j’aurais encore pu dire le nom du personnage et le contexte de l’histoire, même si le titre et le nom de l’auteur s’étaient déjà absentés des arcanes de l’esprit depuis un temps que l’on ne saurait plus dire…Ce livre avait existé, mais jamais entre mes mains, puisque lu à voix haute par le maître de CM2 en l’année scolaire 1962-1963. Cela, c’est avec certitude que je puis l’écrire. En ces années-là, nous allions encore à l’école le samedi toute la journée. La classe s’achevait une heure plus tôt que les autres jours car il n’y avait pas d’étude surveillée. Et la dernière demi-heure de ce jour était rituellement consacrée à l’écoute d’une lecture faite par le maître dans un vrai livre auquel nous n’avions pas accès mais qu’il lisait avec toute la puissance et la douceur de sa voix mêlées. Je me souviens de deux de ces livres lus, enfin si on peut appeler cela se souvenir puisque l’un des deux n’est qu’une brume que je tente d’éclaircir mais qui, je m’en rends bien compte, ne fait que s’épaissir à mesure que les années s’accumulent, et écrivant cela je me murmure qu’il ne faudrait pas aussi que cet humble souvenir – celui du maître dans sa blouse grise assis à son bureau sur l’estrade, avec un livre recouvert d’un papier aux couleurs d’autrefois entre les mains – n’en vienne lui aussi à disparaître totalement de ma mémoire. Par contre j’ai le souvenir très net d’un autre livre, sans doute parce que celui-là je l’ais retrouvé, acheté, lu bien plus tard et gardé avec le soin nécessaire de conservation d’un territoire de l’enfance. Il s’agissait de La guerre du feu de J.H.Rosny l’aîné. Mais l’autre, celui qui aujourd’hui me fait défaut, celui que j’écoutais, une fois le bureau rangé, le cartable posé au sol avec le matériel à emporter jusqu’au lundi, avec l’attention d’une enfant de 9 ans dont l’univers des livres était le seul lieu possible d’évasion, et qui aimait l’école, ce livre là n’est plus que buée. Je sais que, arrivée à l’âge adulte, étant devenue à mon tour maîtresse d’école, j’ai recherché ce livre dans les écoles que je traversais, ainsi que chez les bouquinistes, mais sans le titre ni le nom de l’auteur, la tache se révéla impossible. Et ce prénom, Etienne, qui se glisse soudain sous la langue, qui serait le personnage principal peut-être, mais sans vraiment savoir d’où il peut bien arriver, alors je reste sans certitude. Ces mots lancés dans la mare d’un temps bien trop lointain, n’éclaboussent que peu, et les ondes concentriques qui en résultent ne rejoindront aucune rive. Pendant quelques instants, j’ai revu la fillette que j’étais, la coupe de mes mains sous le menton, le regard perdu dans les images qui se créaient en esprit, hypnotisée par les mots qui s’échappaient de la bouche d’un maître, dont je garde un souvenir ébloui, et qui tant d’années après me font encore écrire que ces instants de lecture à voix haute sont un bout de la corde qui nous relie à nous-mêmes.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

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