# le livre comme fiction #08 | Borges, à bribes rebattues

A tout soudain…  C’est ainsi que les mots se sont échappés sans qu’on les contrôle portés par une force invisible, une certitude presque mécanique s’est installée : on s’entendra, on se reverra bientôt, Peut-être qu’aucune page n’est jamais tournée pour de bon dans ce livre. Peut-être que tout ce qui y fut écrit continue de dériver sous la surface, attendant l’instant où le fleuve décidera de le rendre à la lumière.

Dis-moi quelle curieuse question : être poète ça sert à quoi ? c’est un peu comme se demander la vie ça sert à quoi ? Ben ça sert à vivre. Oui bien-sûr ça pourrait paraître simpliste mais qui vit simplement ou plutôt simplement vit ? poète ou pas poète, pouet pouet, c’est un jeu d’enfant, celui qui vit en soi et halte à la censure. Poète ça ne sert pas à gagner sa vie, ça sert la vie qui gagne. C’est le ticket gagnant, il permet à la beauté visible de toucher l’invisible en nous, le pétale de rose, déposé en notre lieu, tapissant notre mémoire de son parfum acidulé et à jamais vivant. Être poète ça sert à quoi, non, décidément, la servilité n’est pas ton genre.

Couché sur le ponton des marais

Les barques bleues ont débarqué

Glaçon fondu, odeur de sang chaud

Que le vent a froissée, dispersée

Danse des coups de reins

Gémir de plaisir des riens

Ton parfum coule dans mes veines

Affamées de tes jambes de Reine

…  même si la pierre n’a pas encore pensé à inscrire mon nom, non je ne reviendrai pas, même si la mémoire vacille il reste les souvenirs quand je m’insinue comme un invité permanent de ton imagination ou dans les pages feuilletées de ton journal intime. Tu me dis que mon corps inerte avait gardé la chaleur du lit cette tiédeur proche de ton petit corps que j’appelais tanagra parce qu’il avait la délicatesse et la finesse qu’un simple châle habillait… je ne reviendrai pas parce que la mort a cette simplicité elle évite les déconvenues d’un monde devenu étranger…  

Je taillerai dans le vide un poème de pierre.
Je graverai dans mes manques une ville nouvelle, une route à mon nom.                                                    Et s’il me manque ses bras, je prendrai les miens, j’y fixerai des voiles,
je ramerai avec des mots
et j’irai à la rencontre de mon mystère comme on attaque l’horizon :
sans carte, sans retour — j’inventerai ma route.

Si la vie n’a plus de visage et que tu fermes les yeux, tu verras tous ces paysages aux aubes dorées qui suivent les soleils couchés 

Dans ma poche il y avait ma main quand j’avais froid

Dans ma poche il y aura ta main pour me réchauffer

Dans ma poche il y a une noisette

Dans ma poche il y a le caillou de ma petite fille

Je le vis ou plutôt le devinai ce visage à peine suggéré mystérieusement offert par cette voilette délicate, un voile de gaze légère qui jouait avec la lumière laissant entrevoir comme à travers un tamis fragile, les traits fins d’une figure lointaine. 

Je ne saurai pas faire avec cette incertitude que tu sèmes le long de ton chemin,

Arche de Noé à mangeoires en bois multiples écuelles dans lesquelles s’enfouissent becs groins museaux naseaux têtes entières, veaux cochons canards vaches, leurs yeux sont des prières

Nous sommes là, simplement là…

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