Le plus beau jour de sa vie

Elle n’a pas pu se tromper d »horaire, non, les horaires ont toujours été pour elle comme un rythme interne, comme si l’horloge des petites classes, quand elle apprenait à lire, était entrée en elle, un défilé d’heures et d’aiguilles dont elle peut sentir chaque pulsation, physiquement elle peut en sentir le rythme, le déroulé, le décompte, alors non, l’horaire, elle n’a pas pu se tromper, avancer d’une heure, ou retarder d’une heure, surtout un jour comme celui-ci, tu penses bien qu’elle avait tout vérifié, tout listé, coché, et tout ça plusieurs fois de suite, comme si son angoisse à l’approche de cette journée allait s’amenuiser, à mesure que son crayon de papier listait, cochait, vérifiait, alors quand elle l’a vu, lui, dans la rue, alors qu’ils approchaient, elle et son fiancé, et que les autres derrière, tous les invités, tous allaient arriver, descendre de leur voiture, contempler la rue, les alentours autour d’eux, t’imagines ce qu’elle a pu penser, ils ne pourraient que le voir, lui, au milieu de la rue, en train de manipuler un carton haut, et elle regardait avec horreur le carton bouger, pencher, sachant bien ce que le carton recouvrait, se retrouvant figée, regardant son fiancé se diriger vers le porche, et l’appeler bientôt, tu viens chérie, alors à sa voix, elle s’est secouée, dirigé vers lui, le traiteur, pantalon et haut blanc, barbe noire et pointue, et l’a apostrophé, monsieur, monsieur, je vous avait bien dit 11h, je ne vous avais pas dit 11h, et lui, embarrassé, il s’est mis à marmonner, a peut-être répondu quelques mots que personne n’a pu entendre, que moi je n’ai pas entendu, et il s’est concentré sur son carton, essayant de se faufiler parmi les invités qui affluaient désormais, et il l’a laissé là, sans autre explication, a marché vers la cuisine, déposé le carton sur le plan de travail, et a soupiré, soulagé, et elle derrière lui, agitée, s’est rendue directement aux toilettes, a entendu de loin son fiancé s’étonner de ne plus la voir, elle a déjà disparu, la mariée a disparu, et plaisantant sur son apparition prochaine, sa future épouse, vous allez voir, c’est beaucoup de préparation vous savez, et le trac, on ne se rend pas compte, un mariage à préparer, c’est un stress, c’est pire qu’un changement de boulot, ou qu’un déménagement, rien que le plan de table, imaginez, j’espère que vous passerez un bon moment, furetant à droite à gauche à sa recherche, et elle, tu la connais, dans les toilettes, à coup sûr retenant ses larmes, pestant contre le traiteur, lui, déraillement dans toute la mécanique, s’il avait respecté l’heure, c’est tellement bête quand même, et regardant son visage, ses traits se crisper, ravalant les larmes qui tentaient de s’approcher du bord de ses yeux, non non, pas ça, entendant derrière la porte les voix étouffées, devinant son fiancé, son futur mari, chercher autour de lui, mais où c’est qu’elle est passée, elle m’a vraiment laissé en plan là, alors elle a fini par sortir de sa cachette, elle s’est dirigée, lentement, vers la cuisine, vers le plan de travail où trônait le carton blanc, elle l’a soulevé, précautionneusement, et elle est restée devant, à contempler horrifiée, la statuette des mariés s’effondrer, glissant sur un chou éventré.

A propos de Céline Bernard

Céline Bernard écrit principalement pour le théâtre, et assez souvent pour les adolescents. Elle a publié aux éditions Théâtrales jeunesse Anissa/ Fragments (février 2019), Demain et Les moineaux, paru au sein de l'ouvrage collectif Divers-Cités (octobre 2016), et une nouvelle, J'ai payé pour ça, au sein d'un recueil collectif aux éditions La Passe du Vent (2009).

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