# livre # 04 | sauvés

En vérité le mieux est qu’ils reposent en paix. Juste là, cinq d’entre eux, sur le coin droit et haut de la table, tous dans le bon sens (c’est une question de bon sens, à plat, les uns sur les autres), le plus fin Athalie en dessous (classique larousse – ai Montrouge juin 33), recouvert presque entièrement par le Lucien Leuwen en folio 3659, sous le Faire un film de 2F (point seuil inédit virgule v175), lui même sous le Grandes fortunes chez Payot (P334) et couronnant si on peut dire le tout le tome 2 de l’histoire du cinéma (poche 1221 1222 bardèche et brasillach – ai 1966) le cinéma parlant (première divulgation en 1964 – cette industrie artistique en étant à sa soixante-septième année d’existence dont plus de trente muette (c’est le tome 1) – préciser peut-être qu’on a passé par les armes en 45 le deuxième auteur pour collaboration (active) et l’exemple (zeugme) – autant dire aussi que le premier (de même tendance abjecte : la preuve est faite par le livre même) a fini ses jours presque centenaire (le monde est tel qu’il est chantait Jacques Higelin, tsais), la bave aux lèvres certainement, en Roussillon en presque fin du siècle vingtième) (les deux exemplaires de cette histoire-là appartenaient à quelqu’un de la famille, père ou frère : il n’en reste qu’un et c’est celui-là) – cinq donc (contre l’œil comme on sait) cinq rescapés (les tranches de ces volumes portent les stigmates de leur résistance sinon au feu, du moins à la suie – la preuve administrée par l’image

) qui se sont trouvés là à un moment pour n’en plus bouger (ouverts aujourd’hui, l’odeur prise alors reste à certains). À un moment, le service a dû s’en emparer (très probablement durant le premier confinement (mars à juin 2020) lequel s’est déroulé ici) : c’est que le sauvetage de ces ouvrages (il y a une boite à ouvrages aussi comme il en est à livres) s’est opéré sans vraiment l’approbation ou le consentement et en tout cas sans l’aide du propriétaire (est-on jamais propriétaire d’un livre ?), pour le début tout au moins. Parce qu’enfin (ou plutôt à ce moment-là de l’histoire) ces livres-là viennent d’ailleurs, pour la plupart, ceux d’ici, ceux dont on parle ici : il y avait des bibliothèques dans toutes les pièces de cet ailleurs – pratiquement comme disait un type, dans une gare, au narrateur de ce Nocturne indien qui se trouve aussi quelque part, ici (plutôt là-haut, chambre 2). Il est difficile de discerner si le retour sur ce traumatisme s’effectue pour le bien ou le mal de l’esprit – pourquoi choisir cette bibliothèque-là plutôt qu’une autre reconstituée ici ailleurs autrement ? La plupart des ouvrages restent oubliés (quand même on aurait tenté de les recenser, à la louche (disons), pour en évaluer la valeur à la demande de l’assureur – lequel les remboursa au petit vingtième de leurs coûts (valeur d’usage disait-il, sans rire) – sans même parler de leurs qualités affectives sentimentales (« j’ai des sentiments pour vous » disait-on dans les feux de l’amour…) – comme il y en avait un certain nombre (on multiplie le nombre d’étagères (leurs longueurs indique le nombre de volumes possiblement rangés là) par ces nombres différents pour en arriver à un total de plusieurs milliers (4 ou 5, je ne sais plus) (total de l’indemnisation de ce poste : deux cents euros si les souvenirs restent ce qu’ils sont).
En dessous de la table, deux fois cinq autres dont le merveilleux (en un sens) L’usage du monde (la découverte 402 – ai mars 2014) merveilleux aussi pour les dessins (à l’intérieur un tract Le 20°prend la rue appelant à une manifestation du Droit Au Logement) et d’autres (l’énumération fatiguerait). À ce moment-là de l’écriture se pose la question de savoir ce qu’en ont fait les autres – la consigne, toujours la consigne. Mais non, pas encore.
Le mieux est de rapporter ce sauvetage : l’expert explique la façon de compter (même tout ce qui a disparu, faire une évaluation rapporter les souvenirs indiquer les emplacements toutes les mentions peuvent servir – on fait le tour, ici il y avait ceci là cela etc.) pendant la visite des restes couverts de suie, tout est noir tout est perdu les choses réunies en tas dans le fond du couloir qui n’existe plus ou alors que peu, dans l’entrée, il y en avait quatre, dans le salon quatre aussi, dans le couloir, trois, dans les chambres deux chacune) dans les chambres où tout a disparu sauf l’odeur, les traces sur les murs, les restes (des sacs d’un mètre-cube ont été entreposés sur la rue – six ou sept, attendant d’être enlevés) et dit « vous pouvez récupérer tout ce que vous voulez avant le déblai complet, ça ne changera rien à l’évaluation » – en vrai non, non merci ça va bien il n’y a qu’à faire une croix dessus et n’en parlons plus. Et non. Quelques valises restaient vides, et aussi quelques sacs, et sachant le lendemain ou le surlendemain les paroles de l’expert, elle sauva quelques uns de ces objets (elle, elle vivait dans la chambre du fond du couloir, à droite, il y avait là son clavecin beau et rouge qu’elle s’était promis de décorer, dans la chambre de gauche il y avait là son piano), ces quelques choses ont été entreposées dans le garage (lequel a été cambriolé par des crackeux durant le confinement deux – novembre 20 : indemnisation zéro) et quelques mois plus tard, dans le coffre de l’auto (la grosse berline bleue gendarmerie et teutonne donnée à utopia 56 en avril 24), emportés en deux ou trois voyages jusqu’ici, laissés reposés jusqu’à l’été suivant où, à petite eau, chiffons humides et séchages sur une bâche chinoise (bleue d’un sens verte de l’autre) ils furent nettoyés avec une certaine application – et surtout peut-être l’entièreté de La comédie humaine (chambre 3 – 25 ou 26 tomes de classique garnier, proposés par le canard en supplément du dimanche durant les six mois d’une année antérieure – l’obsession est un des remparts contre la folie qu’il m’est bon, parfois – en certaines occasions, probablement – de convoquer)

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

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