# livre comme fiction #04 | bibliothèque-lettre-ouverte

Page tournée : fin de l’histoire d’avant. On avait décidé de déménager sur place, pour éviter aux petits une nouvelle perte de repères. En utilisant  le prétexte du moment où l’électricité locative était à refaire, on a blanchi tous les murs de l’appartement, vidé et démonté la bibliothèque à sept niveaux pour la reconstruire dans la grande salle à manger ;  on l’a ensuite placée contre le mur latéral avant d’accrocher pour inaugurer le lieu transformé, ton grand tableau  aux deux silhouettes bleu pâle — celui de l’univers gelé —,   deux corps s’inclinant devant la nécessité de tout suspendre sans savoir que les retrouvailles les conduiraient exactement là où nous les regardions, une quinzaine d’années plus tard.

Pendant ce temps, les livres sortis de leurs habitacles attendaient en piles bancales de rejoindre leurs loges. Ils avaient toujours suivi le mouvement, tous les transferts, accueillant au gré des circonstances les nouveaux venus. Il leur avait fallu se serrer, déborder aussi, car on ne pouvait se résoudre à en abandonner un seul. Ils nous avaient toujours soutenus. Et ils étaient là, sur le tapis, attendant notre décision, à l’heure des nouveaux départs.

Regarde, la bibliothèque fait penser au bâtiment dans lequel on vit : six étages et le dernier niveau, hors de portée. Mais on arrive toujours à l’atteindre. Comme ces maisons qu’on voit en coupe, as-tu ajouté. Alors, on a décidé d’installer au quatrième étage de la bibliothèque les livres du temps où on s’était retrouvés. C’était déjà éclectique, sens dessus dessous — du journal d’Anaïs à la correspondance de Rainer Maria ou de Vincent et Théo en passant par le théâtre dont je me nourrissais, les livres d’art en partage, sans parler de tous les Victor, des Honoré, des Emile ou des inconnus ramenés au hasard des rencontres, dans le grand bazar de la vie redécouverte. Tout en bas, parce qu’il y avait encore de la place, on a rassemblé nos trente-trois tours, comme autant de livres sonores tout minces mais prêts à délivrer les musiques engrangées. Quand le paysage vertical de la bibliothèque est devenu à lui seul un vaste tableau, j’ai ajouté ici et là des galets troués par la mer, ton aquarelle rouge— l’une de tes comètes en longueur, tellement unie au silence des livres. Et la tournoyante, d’un bleu profond. A un autre endroit, devant les livres : des chouettes miniature offertes par les enfants qui savaient qu’à leur âge je ressortais pour écouter les oiseaux de nuit. Ou la boite à musique en forme de maison ou de chapiteau, offerte après la réussite du spectacle Le jeu du cirque : des acrobates attendent toujours que je remonte la mécanique pour faire leur numéro. Des photos aussi, disséminées parmi les livres. Une en particulier : une petite fille en noir et blanc, toute seule, comme un peu perdue dans la forêt de livres, ignore encore ce qui l’attend. Objets comme autant de signes de ponctuation sur les planches.

Et aussi les étagères dans tout l’appartement, celles que tu as fixées dans le béton.  Pour les livres des enfants. Pour les revues. Pour les inclassables. Pour nous.

Enfin j’ai monté moi-même le coffrage de la dernière bibliothèque, à un pas de notre lit. Pour concentrer encore plus ce que, par leur seule présence, les livres élus distillent hier comme aujourd’hui. Dans cet alambic de bois clair, d’autres objets relaient le flux en s’intercalant : pierre de rêve, flacon de verre, masque acheté sur une île de la lagune.  Et les autres.

 A propos des livres de la dernière bibliothèque, tu disais en souriant, presque jaloux : c’est ta garde rapprochée, tu n’as pas besoin de moi. Tu y as ajouté tes livres d’artiste— tes merveilles— et même si la maladie qui t’a emporté depuis, semble avoir eu le dernier mot, ma garde rapprochée est vivante. Tu es là. Plus que jamais.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

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