#livre #07 | Brève histoire d’une quête

« sous un vieux bloc de pierre recouvert d’un tapis de mousse… » Cimetière du Père Lachaise, samedi 20 juin 2026, 16 h 32.

Perdu. Egaré, peut-être au cours d’un déménagement. Peut-être pas. En tout cas perdu puisque ne se trouvant plus sur aucun des rayonnages de la bibliothèque, ni au premier rang ni derrière, ni dessus la pile abandonnée au sol, ni dessous. Nulle part. Prêté et pas rendu ? L’hypothèse est à prendre en compte. Comme celle de l’avoir oublié dans une chambre d’hôtel lors d’un départ précipité comme il arrive que des départs le soient. Ou encore celle de ne l’avoir jamais acquis, jamais possédé. Peut-être seulement lu. Et encore, est-ce si sûr ? Puis vivre, bien plus tard, quand les choses commencent à remonter à la surface par un de ces tours qui sont les joies de la mémoire, avec la sensation de l’avoir vu, en bonne place, là, précisément où le doigt se pose, sur tel rayon, à hauteur d’yeux.
C’est un livre qui racontait l’histoire, ou plutôt la vie, d’un cheval blanc ayant appartenu à un général d’Empire parti combattre sous les pyramides et qui l’avait reçu en cadeau de l’Empereur qui le tenait lui-même d’un prince égyptien en signe d’allégeance. La légende dit que ce cheval audacieux à la crinière folle était capable de galoper sur l’eau du Nil en crue pour permettre au prince de rejoindre, sur l’autre rive, la belle tant aimée qui se refusait à sa flamme. De telles légendes de chevaux bravant les eaux furieuses des fleuves courent en nombre, variant en quelque détail selon les us, les mœurs, les coutumes des peuples. Peut-être ce livre perdu était-il un recueil de ces légendes ?
Du moment où lui était apparu que ce livre avait façonné sa vision du monde, il n’avait cessé de le rechercher, d’en organiser méthodiquement la quête en tout lieu, bibliothèques privées, publiques, bouquinistes, brocantes, antiquités, grottes, fonds de puits. Retrouver le livre était devenu une obsession. Peut-être, sans qu’il osa jamais se l’avouer, le sens même de sa vie. En vain. Ce livre est demeuré un mystère que, joyeux, il s’était promis d’emporter dans sa tombe anonyme avec la satisfaction d’en pouvoir enfin tourner chaque page, au secret du silence et de la nuit, sous un vieux bloc de pierre recouvert d’un tapis de mousse.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

3 commentaires à propos de “#livre #07 | Brève histoire d’une quête”

  1. bien sûr on voudrait en savoir un peu plus…
    ah toujours le récit qui nous prend, nous lecteurs, et vient tarabuster et manger sur le dos de celui qui écrit
    d’ailleurs c’est fou comme cette proposition nous a entraînés (du moins un certain nombre d’entre nous) vers une idée d’Orient, comme s’il y avait là davantage de place pour le fantastique et pour le mystère

    on aime tant ce cheval « audacieux à crinière folle » qui court au bord du Nil
    merci Serge, pour ces images soulevées…

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