codicille : je m’appuie sur cette proposition pour poursuivre un travail commencé dans le cycle #NOUVELLES
À cette époque, je n’avais jamais vu un volume pareil : plus étroit qu’un livre de poche et beaucoup plus épais. Le titre était gaufré en argent sur la couverture, pour laquelle, dans mon pays d’origine, on n’aurait pas utilisé cette gamme de tons mauve et turquoise. La Science-Fiction s’y habillait de gris, de noir et de bleu électrique, afin de se démarquer des livres pour enfants… Aux États-Unis, on ne redoutait pas ce genre de confusion. À la réflexion, il est même probable qu’on l’organisait. Peter Pan et son éternelle enfance avaient déjà bonne presse là-bas, tandis que nous pensions encore qu’il y avait un enjeu d’importance à amener les adolescents vers l’âge adulte et non l’inverse. La couverture ne m’a pas rebutée : je n’avais pas encore l’habitude de lire dans une autre langue et son aspect ludique et pop me rassurait sur mes capacités à mener à bien une telle entreprise. J’avais emporté Le Comte de Monte-Cristo pour le voyage. En dépit d’un nombre de pages équivalent, le volume d’Asimov semblait étrangement léger dans la main. C’est dans cet esprit que je l’ai lu dès mon retour en France. Quand je l’ai offert à S., des années après, je savais qu’il n’était pas amateur de ce genre de littérature (littéralement son expression à ma première évocation du titre) : j’avais passé plusieurs soirées à le convaincre d’essayer. À la réflexion, je n’ai jamais cru pouvoir le convertir. J’espérais qu’il le lirait pour l’amour de moi. Ce qu’il a fait, peut-être.
Je veux croire qu’il aura au moins essayé de déchiffrer les notes obscures dont j’avais constellé les marges. Peut-être a-t-il vu un sens dans cette juxtaposition, une sorte de motif dans le tapis qui m’échappait. Peut-être l’a-t-il annoté en retour (et que faire de cette éventualité qui éveille d’un même coup mon désir et ma répugnance ?) S. est mort à présent. Fin des peut-être. Je l’apprends avec une semaine de retard. À l’étranger, si je tombe sur un journal français, je le lis intégralement, avis de décès compris. Le plus fou, c’est que j’ai retrouvé par hasard un vieil ami commun sur la terrasse de l’Hôtel Old Cataract le matin même. Il ne m’en a pas soufflé mot. Il aura eu la délicatesse de ne pas vouloir gâcher mes vacances, ou bien, lui aussi, a laissé cette amitié se perdre dans le lointain, ignorant tout de la maladie de S. et de sa suite inéluctable… Je ne séjournais pas à l’Hôtel, je ne dispose pas de ce genre de moyens. J’ai voulu profiter de la vue sur l’île Éléphantine et bien réfléchir à ce que je comptais faire avec Agatha Christie… je ne vois pas encore comment vendre à un éditeur le projet d’une exégèse de l’intégralité de son œuvre policière. D’ailleurs, ainsi que l’a conseillé justement l’ami retrouvé, une forme feuilleton ne serait-elle pas plus dynamique ? Mais alors, il faudrait trouver un quotidien susceptible de s’engager pendant des mois dans l’aventure, si je ne veux rien rabattre du projet… Ces rencontres de compatriotes au bout du monde me laissent toujours partagée entre un enthousiasme véritable et l’étonnement de ce même enthousiasme. Ayant trouvé fort bonne son idée du feuilleton, j’ai demandé à la réception un exemplaire du Monde au moment de quitter l’hôtel pour rejoindre le bateau. Les cabines sont trop petites pour qu’on puisse confortablement y lire un journal aussi large, mais je n’ai pas eu le courage de retourner sur le pont : ma visite et ces retrouvailles impromptues m’avaient fatiguée. À la lecture de la rubrique nécrologique, l’odeur de renfermé et les vagues remontées d’égout, que j’endure sans peine depuis dix jours, sont devenues insupportables. Sur le pont, le jour était tombé d’un coup, comme il fait par ici. Que peut nous dire un avis de décès ? La cérémonie était passée. Il y avait eu des fleurs et des chants. Une veuve et trois enfants. Rien sur le notaire. Rien sur le livre.
Je ne m’attends pas à être comprise. Raison pour laquelle je consigne ici cette histoire. Maigres sont les risques qu’elle soit lue avant ma mort et même ensuite, la partie reste incertaine. Le malheureux qui héritera de ma bibliothèque et de l’ensemble de mes carnets liquidera probablement l’affaire en quelques coups de fil à des brocanteurs. Le connaissant, il jettera sans inventorier. À moins qu’une forme de mauvaise conscience ne l’incite à louer un box, un garage pour s’y délester de l’ensemble, encore tout emballé. Il incombera alors à la personne de son choix d’opter, après sa mort, pour la lecture ou la benne. Cette seconde option me paraît la plus probable. On s’étonnerait de me voir élire un légataire pour son manque de sérieux. On me prête un ego spectaculaire. Pourtant, c’est bien son dilettantisme qui me le fait préférer aux rares hurluberlus susceptibles de voir, dans mon ultime déménagement, une œuvre. Le présent seul m’intéresse, celui que je respire.
Dans ce présent, en Égypte d’abord, puis à Paris où j’arrive « après la bataille », rien ne me dit comment récupérer l’édition poche de Prelude to Fondation d’Isaac Asimov. Or, rien ne m’importe davantage. C’est le premier de ma longue liste de « livres donnés à regret » qui se perd suite au décès de son maître ? Non, ce n’est pas le mot qui convient. Propriétaire ? Non plus : le livre donné à regret demeure, pour ainsi dire, mon bien. Ou plutôt, je constate qu’il devient un mal avec cette mort qui le laisse sans… gardien ? Protecteur ? Un genre de mal de tête, lointain et sourd, mais qui ne quitte plus jamais vraiment la place et se résume à une question lancinante comme les marées : où est le livre à présent ? Et avec son ressac : comment le récupérer ?