Maisons trouées

Le lit est glacé, gelé presque. C’est l’hiver. Ou peut-être l’automne. La chambre n’est pas chauffée. Les draps sont si froids qu’il faut ramener ses genoux contre sa poitrine, se pelotonner comme un petit animal pour offrir le moins de prise possible à la morsure des draps. Dans le lit, sensation d’être en apnée. Au fond d’un lac à l’eau givrée. Le corps engourdi. Dans la chambre règne un silence comme seules en connaissent les campagnes. Un silence si épais qu’on peut presque le toucher du doigt. Un silence pareil jamais encore elle n’en avait entendu. La chambre est vaste. Inhospitalière. D’une tranquillité inquiétante. Il fait nuit noire. D’un noir que seule les campagnes connaissent. On ne connait ni silence ni obscurité profonde dans la ville d’où elle vient. Ses yeux tâtonnent l’espace. Ils tentent de lire les murs. Des silhouettes peu à peu se dégagent. Une vaste garde-robe en acajou. Un guéridon. Peut-être un fauteuil capitonné. C’est le mobilier de l’arrière grande-tante aujourd’hui décédée. C’est son lit aussi.

Un appartement aux plafonds bas. Un appartement trois pièces en enfilades un rez-de-chaussée. Dans la pièce centrale un poêle à charbon. En fonte émaillée. D’un très beau brun crème chocolat. Un seau à charbon sur sa gauche. Une charbonnière. Une sorte de buse avec fond évasée dans le bas et sur le haut un bec verseur et une anse. La pièce arrière la chambre un lit deux personnes avec matelas très haut épais et un couvre-lit par-dessus. Pas de porte pour protéger la pudeur du lit. Un appartement de vieux étriqué sombre rustre dans un quartier pauvre un quartier d’ouvriers. Une vieille tante y vit avec son mari qui porte toujours une casquette. La vieille tante rit souvent. Elle les revoit l’un et l’autre sur le pas de la porte image en noir et blanc.

Un salon une table ronde. Des gens debout derrière la table. Vêtus de noir. Silence. Tout est figé. De la dentelle sur un dessus quelconque. On est mort. Des funérailles. Les personnes présentes elle ne les connait pas. On a bu le café. On a attendu. Puis enfin rejoindre la rue. Un escalier tournant étroit et gris. Une rampe de métal froid. Rentrées à la maison le vide le père a disparu. Il les a quittées. Elle et la mère. On avait le dos tourné il s’est enfui avec une de ses élèves. Une jeune fille laide mais qui avait de gros seins et une bouche épaisse.

Une vaste grange aménagée louée pour l’été par les parents. Au centre une longue table campagnarde. Et cet objet rangé sur une étagère dont elle se souvient avec une telle précision un objet insolite fait de bois et de métal un vieux moulin à café dont elle s’amuse peut-être à faire tourner la manivelle.

A propos de Sybille Cornet

Autrice, metteuse en scène et actrice. J'écris et mets en scène mes spectacles, le plus souvent des spectacles pour enfants. Ma dernière production "Faire l'école aux grands singes" est une interrogation sur l'ennui du corps en classe.