Marcel

Quelle musique produirait ce visage ? Quelle lumière irradie de ces yeux ?

Ton visage impassible et lisse résiste, ne m’apprend rien de toi, il s’échappe, repousse mes interrogations, protège ton mystère. Il reste hermétique, comme ton regard, à l’abri derrière ton lorgnon, en attente d’une vie que tu n’as pas vécu.

Entre le képi et l’uniforme militaire, un visage encore marqué par le charnu de l’enfance, tranquille, inconscient de la mort qui l’attend.

Pourtant le visage ne dit rien. Il n’est que le reflet de nos projections, un écran sur lequel projeter nos propres divagations.

Ce visage pleure sans larme. Ce visage pousse un cri muet. Ce visage expose la souffrance qu’il ne cesse de nier.

Visage, comme pelures d’oignons, sous le masque crispé de la mort, la figure innocente de l’enfant encore insouciant, fondu enchaîné de tous les âges traversés, à l’étonnement innocent du début se mêlent les désillusions d’une fin prématurée.

Trois photos, trois visages, trois âges de la vie d’un homme, le grand front lisse de la jeunesse (quelles pensées, quels rêves l’habitent ?) se creuse, se tend, travaillé par un relief souterrain de peurs et de tourments, marqué par les séismes silencieux d’une métamorphose douloureuse.

Le visage comme frontière impénétrable, défense de passer, de l’autre côté c’est l’inconnu, l’autre si loin et si proche à la fois, mais qui toujours restera un étranger.

Ce visage n’est pas transparent, neutre, lisse, impassible, c’est une voix étouffée qui voudrait hurler sans y parvenir, c’est une croix portée dans la solitude, c’est un destin brisé, un fantôme du passé.

Ces lambeaux de peau réunis pour former un visage pourraient tout aussi bien se défaire, se déprendre les uns des autres pour s’éparpiller en autant de fragments d’histoires, de bribes autonomes, d’éléments antinomiques dont l’unité ne peut se maintenir qu’au prix d’un effort considérable et dont la dispersion aurait la puissance d’une explosion nucléaire tant l’énergie nécessaire à maintenir cette fiction d’unité est considérable.

Gravité d’un visage lisse, inexpressif. Le regard trahit-il la terreur de la guerre qui vient ? Pressent-il sa mort si proche ?

Plonger dans ce regard de myope abrité derrière le lorgnon, en quête de compréhension, n’y rien trouver d’autre que mes propres interrogations. Le mystère du visage reste entier, indéchiffrable, inaccessible au désarroi de ses descendants.

Sous les joues creusées par la maladie, le menton émacié ne soutient plus le poids du haut front lourd d’espoirs brisés.

Si tout visage est une énigme à déchiffrer, le tien n’offre aucune prise, rend impossible le déchirement du voile sous lequel repose ses mystères.

15- Le front immense que ne supporte plus le bas du visage affaibli, émacié, la tête penchée vers l’avant occultant le regard, la bouche entrouverte dans un rictus crispé, l’effort douloureux pour être là encore un peu, sûrement la dernière photo, rongé, défiguré par la maladie, oser regarder ce visage et prendre un coup à l’estomac.

A propos de Laurélia

Lire, écrire, apprendre sont désormais mes seules ambitions. (Ah oui, c'est vrai, il faudrait aussi trouver un moyen de faire bouillir la marmite et ça c'est pas gagné).