#P6 Jenniesque

Lundi 

Il n’y a pas de tofu soyeux à la superette du centre de vacances. Le régime végétarien commence mal. Toutes les recettes lues -ou presque- vantent les mérites du tofu soyeux. Il faut dire que son nom fait sa réclame. Les gants que le saisonnier enfile pour servir le pain aux graines étonnent – est-ce cela le monde d’après ? – à peine plus que les raisins sans pépins dont les Néerlandais raffolent. La carte postale racornie par l’air marin coûte toujours deux euros cinquante sans l’enveloppe. Il y a des cours plus stables que d’autres.

Mardi 

Y a-t-il filiation dans l’épilation ? Une mère, la cinquantaine adopte le ticket de métro, artère principale qui descend en volutes vers le grand canyon, sa fille reproduit le dessin à l’identique. L’inverse est parfois juste quand la relation mère-fille se tend ; la mère n’a plus de prise sur le corps de la fille qui opte pour des choix plus clairs. Le corps d’une mère parle mais que dit-il ? Qu’est-ce que l’épilation dit de vous, qu’en dites-vous ? Avec ces trois mille personnes résidantes durant la saison haute,  dont près de soixante pour cent de femmes – chiffre explicable par la longévité féminine, le goût des femmes pour l’esprit de famille, les ravages du cancer de la prostate, la surreprésentation des animatrices, la presse féminine et sa dictature du bronzage, les excuses des businessmen pour passer du temps avec leur maîtresse, les gardes d’enfants à la charge des grands-parents – le centre de vacances naturiste représente un panel d’étude intéressant pour qui s’intéresse à la sémiologie de l’épilation pubienne. La femme qui s’épile est un incontournable du lieu. A J+4 de mon arrivée, seules deux femmes, la mère et la fille, en sont encore à la toison d’or, triangulaire fournie avec débordements sans état d’âme. Elles évitent le sable sur leur serviette, portent des chapeaux à bords larges, et chaussent des sandales en cuir toutes simples. A priori rien ne les distingue des autres. Le temps a manqué pour observer si la touffe a été adoptée sous les aisselles. Cela serait tout à fait cohérent si la transpiration ne comptait pas comme un paramètre exogène. L’épilation intégrale concerne plus de soixante pour cent de la population féminine dans ce lieu – ce lieu est-il représentatif des caractéristiques de l’espèce ?– Les quarante restants sont ventilés avec des effets de transparence ou de densité variable : de quelques poils au centimètre carré à plus de vingt-cinq d’une longueur appréciable d’environ deux à six centimètres. Personne ne vérifie la fiabilité de ces chiffres. Le questionnaire, même sérieux, même diligenté par l’INSEE, ne parviendrait pas à l’assurance de chiffres exacts. A-t-on déjà vu une femme tirer sur sa toison pubienne d’une main, tenant un mètre de couturière de l’autre pour mesurer la longueur d’un de ses poils pubiens ? La féminité maternelle se gomme chaque année davantage ; disparition des poils niant le passage à la maturité sexuelle, revendiquant un jeunisme tapageur, seins liftés avec effet bombés faisant fi de la gravitation. L’hygiène est l’amie de ces naturistes dénaturés. La convoquer, c’est se prémunir de la critique hygiéniste des détracteurs du naturisme. Le poil a-t-il un genre ? Le poil est-il sale ? Pourquoi l’homme naturiste adopte-t-il aussi le goût de l’épilation ? L’effondrement, mot qui gagne les grosses polices des journaux, pousse-t-il l’homme à s’éloigner de son lointain cousin australopithèque pour contrer l’inévitable retour à la nature dévorante, dominatrice et régulatrice ? La repousse du folicule pileux avec percement de l’épiderme rappelle l’adventice des potagers inlassablement arrachée à sa terre, mais les miracles du sol vivant et de la permaculture interrogent sur l’avenir du bulbe pilaire. Les camps naturistes seront tôt ou tard envahis de survivalistes bourgeois imberbes ou poilus, permaculteurs ou chasseurs, défendant leurs intérêts face aux attaques d’envieux, rejouant tant bien que mal les affronts des orpailleurs face aux membres de la tribu Yonamami. La piscine-restaurant centrale où s’exposent aujourd’hui les propriétaires nantis de chalets cossus perdus dans la pinède, sera remplacée par une vaste maison collective circulaire en lieu et place des bassins pour mieux se défendre contre d’éventuelles attaques de gangs armés. Les fouilles archéologiques des années trois mille mettront au jour la superposition du camp collectif sur l’aire centrale utilisée pour les fêtes et les jeux (karaoké, concerts, apéritifs, spectacles, tournois, aquagym…). Tout un passé oublié refaisant surface. 

Une image contenant arbre, extérieur, herbe, forêt

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Mercredi 

La dame derrière le fou, batterie en place, pousser le pion et s’offrir une diagonale avec un bel empan. A quel moment préférer le positionnel au matériel ? Les deux mon capitaine. J’en conclus que l’additionnel est préférable au binaire. Si mon cavalier sort suffisamment tôt en touchant le talon d’Achille côté pion du roi alors, il menace deux pièces simultanément c’est la fourchette. On joue comme on est. Le teigneux mauvais joueur attaque quand il sait qu’il gagne, le risque-tout profite des erreurs pour sortir des coups audacieux. Le créatif imagine des combinaisons, se trompe ou triomphe. 

Jeudi

Qui introduisit le premier écureuil dans cette forêt ? Un homme. Qui chassera la bande à noisettes ? L’homme. Il est souvent rare de savoir de quoi on mourra, sauf quand sa meilleure amie est une voyante hors pair. Pourtant, les panneaux de signalisation placés tous les cent mètres semblent avoir pris les paris. Ils indiquent tous le risque du feu de forêt. Ils ne disent rien de la règlementation européenne du littoral qui pourrait contraindre à l’expulsion les propriétaires, installés depuis plus de trente ans, après qu’un sénateur influent a décidé de soutenir ce projet fou de communauté naturiste. Les scénarii de fin de centre sont multiples : le classique ; une cigarette mal éteinte sur la plage, emportée par le vent, mettant le feu aux aiguilles, le criminel ; un extrémiste catholique, que la main de Dieu pousse à effacer le péché incarné par la vie nue ; l’attendu ; les braises d’un barbecue pirate d’adolescents au milieu de la pinède, l’inavouable ; une blague potache du père pétant au nez d’un briquet et enflammant les brindilles, le terroriste ; le colis piégé adressé au gérant du restaurant prêt à exploser le samedi soir, l’inattendu ; un avion publicitaire tombé du ciel, enflammant la forêt avec le kérosène.

Vendredi 

Toujours pas joué à l’Euromillion. Les gagnants se font rares, ils se cachent tandis que la cagnotte grossit de jour en jour. 

Samedi

Les vacances sont-elles une bassesse quand elles obligent à s’aligner sur le rythme des troupeaux beuglant dans des voitures surchauffées où tout indique tout : température, distance, vitesse, parcours, circulation, radars, ceintures enclenchées, interprète, carburant… et pourtant jamais l’absurdité du monde ne m’apparaît aussi fort. Comment supporter une vie où le sentiment de liberté ne s’éprouve qu’entre le 15 juillet et le 15 août ? On peut donc tout savoir et ne rien connaître. Répondre à un tas de questions sans se pencher sur celles qui nous rongent : Qui suis-je ? Où vais-je ? Que désire-je le plus ? Pourquoi désirer ? Comment être sûre de l’intérêt de ma singularité ? Qu’est-ce que le monde me raconte de ma présence et de notre présence conjointe ? Aujourd’hui, les nouveaux littérateurs sont ceux qui se laissent parler du monde sans s’en lasser. Ce n’est plus le chant du monde qui révèle le monde, mais le déversement des chiffres qui tente encore de le faire parler ou l’émotion mousseuse à coups d’alerte info et de témoignages romanesques. Mais comment parler de la souffrance sur ce mode mineur ? La souffrance ne connaît pas de compte. Les pleurs de la Terre n’intéressent plus personne sauf lorsqu’ils s’expriment en colères de boue et inondent les villes occidentales. Comment capter ses soubresauts du cœur ? Comment retrouver le lien sincère, la vibration quotidienne avec la montagne, la terre, la forêt, le ruisseau, l’océan ? L’état du monde oblige-t-il au silence ? Quelle parole serait juste et où la trouver ? Penser l’état de nature selon une perspective évolutionniste. La disparition des espèces ; volatiles, insectes, mammifères, flore… consiste en une sélection de dominants, bientôt (déjà ?) autofertiles – à venir les humains bisexués nés femme devenus homme évoluant vers un clone virtuel choississant sa détermination sexuée chaque matin. Plus nous devenons cerveaux, c’est-à-dire un système de liaisons informationnelles, et plus nous perdons ce qui nous rend uniques, l’absurdité, la foi, la spontanéité qui n’est pas l’instinct, l’amour, l’effort ou la volonté, l’empathie, le sacrifice, le désir. Quand la Terre sera-t-elle seulement un désert, un champ de canne à sucre, une lande, une forêt de pins ou de palmier ? Souvenir de Philip Roth : ne plus vouloir marcher pour ne plus tuer les bactéries sur son chemin, refuser de se laver pour cultiver les micro-organismes. Nous verrons naître un peuple de « terr-ibles » élevant la nature au rang de Dieu et méprisant leur propre existence. Que dire à une femme qui dirait « il faut choisir : me tuer moi ou cette fougère » ? Son affirmation justifierait presque le choix. L’Homme mauvais est un homme séparé, de la nature et des autres, par la distance et la jalousie. Les puissants ordonneront-ils à leurs enfants de relire les matérialistes ? Le matérialisme n’est pas qu’une relation au concret mais une philosophie de la spiritualité appliquée. Renverser le matérialisme pour défendre une philosophie de la présence- car la présence ; c’est d’abord la possibilité d’une absence, le sentiment d’une appartenance à soi (enveloppe charnelle) et au monde – que faire des hémiplégiques ? – immédiate et réciproque. La méditation comme présence à soi néglige la présence au monde, elle est univoque ; je capte ce qui m’entoure, mais que capte ce qui m’entoure de moi ?  J’occupe une place donc j’influence le monde et le monde m’influence. Et le monde m’influence. La saisie des signes. Que fais-je qui me soit dicté, proposé, suggéré par le monde ? La réciprocité pleine m’enseigne la justesse de ma posture, de ma place et de mon choix. Que puis-je écrire sans être courbée sur une chaise à mon bureau avec cette vilaine douleur de sciatique à la jambe gauche ? 

Dimanche

Rencontre d’un homme, charmant, élevée par sa grand-mère, dans un milieu aristocratique. Elle mena la grande vie – elle accompagna en Inde, la maîtresse d’un maharadja dans son pays, voyait ses amants en grand nombre dans des appartements cossus, bronzait en bikini sur la pelouse, fumait des cigarettes colorées assorties à ses vêtements. De mon arrière-grand-mère, née à la même époque, je sais qu’elle garda les vaches avec d’autres. Le temps efface-t-il toujours les travailleurs ?

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