par terre

C’est pieds et mains, peau qui colle et claque, présence sous soi et ça rassure tu ne tomberas pas plus bas, ton corps autre quand tu titubes ou quand elle n’en peut plus et tu passes de ses bras chauds et mous comme nourriture à la dureté du carrelage, maman ne peut plus te porter, soupire — elle pèse de plus en plus lourd, elle grandit ma fifille — tu glisses de son bassin, elle te pose et tu as peur d’un jour trop grandir — bientôt je ne pourrai plus, elle dit parfois — quand elle renoncera à te soulever, pas de sa faute si tu es trop lourde, tu te vois abandonnée, qui pour te relever, qui pour t’oublier, pour te distraire de l’affreuse attente tu ramasses tout — puissant aspirateur cette gamine, dit maman en riant — elle te tape les mains pour que doigts lâchent ces petites choses encore plus petites que toi, ces minuscules, ton plaisir à les briser entre pouce et index, les transformer en encore plus petits que petits, gestes stoppés par les hurlements de maman quand tu approches de tes lèvres quelques miettes, elle t’attrape de lestes mains comme si tu devenais petitement légère, tu capitules bienheureuse de retrouver sa peau, malgré vertige et douleur d’être secouée ; parfois c’est toi qui hurles, détresse devant le gros cafard qui surgit de tu ne sais où, qui te salue du balancement de ses antennes, tu louches et hurles devant le noir lustré de son corps, entre fascination et horreur, hantée encore de son bruit de mort, craquement qui s’est logé dans ton ventre quand papa l’a écrasé pour te rassurer, ton papa qui a transfusé la peur dans ta tête en voulant t’en délivrer ; ton papa, ses bras qui à d’autres moments te jettent dans les hauteurs, dans les airs c’est le même chuter, mais vers les nuages, corps propulsé, cœur qui dégringole, jubilation et angoisse de t’écraser, te briser en marée rouge qui submerge le béton comme dans les films interdits qu’à peine tu aperçois, dans les airs comme sur terre, tu apprends et assimiles la matière, sensation matière et audace de corps, tu hésites entre bonheur et terreur, entre plaisir à ressentir la fraîcheur du carrelage et dégoût des odeurs de tapis en hiver, effluves de terre que cette laine foulée qui déploie ses motifs complexes, tu t’y perds comme en un livre d’images. Terrain de jeu, cache-cache et tu te glisses sous le lit des parents, yeux fermés, des mains tu caresses le carrelage pour te sentir accueillie pendant qu’on te cherche, vont-ils se douter de ton refuge et s’ils t’oubliaient, il arrive à maman de ne pas trouver son briquet ou sa bague — et bien tant pis perdu c’est perdu, elle dit — dirait-elle de toi, perdue pour perdue ? tu vivrais alors sous leur lit-tente qui grincerait leurs secrets, tu partagerais leurs émotions, leurs mots, ils les laisseraient tomber à terre sans se douter de ta présence ; par terre c’est jeu avec les frères, aire de combats délimitée et bagarres arbitrées par décompte 10-9-8-7… te relever avant le zéro, quitter le tapis, le sang battant au rythme inverse des chiffres 7-6-5-4…, le moment où tu capitules avant de perdre, capitules aux sonorités d’un chiffre, mais plus tu grandis plus les aînés te mettent rapidement à terre, te plaquent et tu t’immobilises sous la force de leurs muscles comme une insecte. C’est cette nostalgie de joies et de drames, enracinement d’orteils et explosion de limites, tes pieds nus empreintes de mémoire, les étés de ton pays chaud, terrasse de maison muée piscine, on abandonne la serpillière contre générosité d’eau, les seaux se succèdent et ton corps hilare se rue sur les jets, leur frappe aussi jouissive que les vagues des vacances, ta plante qui perd pied, à peine retenue par une peau qui ne sait plus séparer l’eau de la terre, distinguer flottement et sécurité. C’est l’insécurité qui remonte, souvenirs de sommeils collectifs et d’abris improvisés en temps de guerre, un immeuble entier tassé, quelques pièces, des matelas, on se tient bas en journée aussi avec le sot sentiment d’être protégé quand le corps ne dépasse pas une certaine hauteur, se recroqueviller pour rester en vie, invisible des bombardements aveugles ; tu revois grand-père embrasser la terre de ses ancêtres, tu te revois émue qui dérives, tu te raccroches à l’idée de ses lèvres salies d’argile pour ne pas empoigner sa mélancolie tienne, tu ne veux pas de baiser trempé de racines, ses racines et quelles racines ; tu te préfères indienne, tu embrasserais la terre de l’oreille, la laisserais irradier en toi, te relier au plus lointain, il faudrait renouer par terre, descendre, plier : ce que ça te fait d’à nouveau t’agenouiller, de capituler de pleine grâce. Ou te refuser, tu te fais poids, plus lourde que lourde, personne pour te secourir — je ne peux plus la porter, ils diront tous — plus grande plus lourde, chair qui te colle, te colle à vie, tu finirais par te transfondre, tu boudes on ne te bougera pas, tu boudes comme mourir et retourner dans la terre, car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

A propos de Gracia Bejjani

j’ai quitté le Liban à 20 ans. je n’ai jamais quitté. ne suis jamais où je suis. j'y suis. je filme et j’écris. photographie, écris. programmée au Festival Extra Litteratube, à Beaubourg. publiée par le Courrier International, la Plume Francophone, etc. je me relie sur graciabejjani.fr youtube.com/c/graciabejjani https://anchor.fm/gracia-bejjani

6 commentaires à propos de “par terre”

  1. Grand plaisir à lire ce texte , le poids du texte, l’écriture , je repasserai par ici pour le relire .

  2. c’est tout ça, la séparation, le fait de grandir, la perte de sécurité, même pour ceux qui n’ont pas subi même arrachement, il y en a toujours un, et merci une fois encore, Gracia, pour la justesse et la sensibilitlé