personnage#7, Bolaño, scène avec téléphone

Il traîne dans ta mémoire. Il trônait dans leur salon, devant la fenêtre, au centre d’un petit guéridon verni, entre une haute lampe à abat-jour tombant et un fauteuil trapu et raide. Tu te souviens du fil du combiné vrillé en queue de cochon, de la petite virgule inversée et brillante où venait buter l’index quand on composait un numéro. Surtout, te reste cette carapace ocre et dorée en velours ras dont on l’avait affublé pour cacher sa grisaille administrative. Même le cadran avait droit à un couvercle parfaitement ajusté, équipé d’un gland en tissu pour en faciliter le déplacement. Une petite surpiqûre marron courait tout autour de l’appareil qui, ainsi caparaçonné, était en accord avec les teintes jaune-tabac de la pièce au parquet craquant. Te revient aussi assorti, juste à côté sur le guéridon, ce répertoire mécanique qui permettait de choisir les fiches où figuraient, dans l’ordre alphabétique, les numéros des correspondants notés au crayon. Dans ce salon, toujours astiqué, jamais chauffé, on ne venait que rarement, seulement quand la sonnerie envahissait la grande cuisine bien chaude, juste de l’autre côté du mur. Parfois, à toi le privilège d’accompagner pour le plaisir de les entendre à l’écouteur. À quelques années de distance, tu préféreras rester côté cuisine quand on exposera leurs cercueils dans le salon, pas très loin de ce téléphone qui trône maintenant dans ta mémoire.

A propos de Jérôme C.

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