#photofictions #03 | Noir sur noir

Plongés dans le noir, tous. Il a confié son corps à la nuit, ample à travers la vitre, et à l’assise rembourrée. La nuit est pleine, totale, seulement piquée d’éclats extérieurs, nombreux à l’approche des villes, plus rares dans l’étirement des zones d’activité désertées. Les spots de la voiture du rer semblent constellations. Mais il ne les voit pas. A cette heure avancée, après journée harassante, ne voit plus rien, ne broie que du noir. Noir sur noir, rien ne distingue. Sa peau ne s’invisibilise pas pour autant. Elle saille, plus claire, par contraste avec l’étoffe noircie par l’obscurité, sous la lumière blafarde, discrète, révélatrice de nos faiblesses, de nos fatigues. Œil ouvert ou fermé, qui sait, sous la casquette vissée, bien enfoncée sur le front. Qui sait si s’ensommeille dans sa lassitude, si somnole juste ou sombre tout entier dans un trou noir. La main repose sur le pantalon. Inerte. Comme morte.
Je ne sais plus ce que signifie la main surgie au premier plan, si elle manipule un smartphone, ajuste une mèche de cheveux, mais l’index semble mettre en garde, me pointer, désapprobatrice, accusatrice, de ce flagrant délit de voyeurisme photographique.

Crevé. Heureusement, place assise. Je n’ai qu’à me laisser bercer. Me laisser bercer par le ronflement du train, le chuchotement de ceux qui parlent. Il font doucement. C’est l’effet que fait la nuit sur certains. Sur d’autres, les plus jeunes, la nuit est excitant. Mais là, ça va. Ça ne s’affole pas, ça souffle plus bas. Je baisse la garde. Je me laisse bercer. Ne pas louper ma station surtout. Ce sixième sens que j’ai développé avec le temps, avec les semaines et les mois, avec les années de trajet de nuit. Quelque chose me dit quand je peux m’assoupir, quand pas. Quand j’ai raison d’avoir confiance. Quand je ne m’en remets qu’à moi. Quand je romps, quand je peux flotter. Quand je dois me raidir. Renforcer mon regard. Le durcir ou le détourner. Là, je peux, je crois. Là quelque chose me fuit. Quelque chose qui me réconforte comme un flottement tiède. Qui m’efface un moment de moi-même. Quelque chose lâche en moi.

A propos de Perle Vallens

Au cœur d’une Provence d’adoption, Perle Vallens écrit et photographie (https://perlevallens.photo). La poésie se tisse de mots et d’images, les uns nourrissant les autres. Ecrire c’est explorer l’intime et le monde, porter sa voix pour toucher. Publie récits, nouvelles et poésie en revues littéraires et ouvrages collectifs. Lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021 (au diable vauvert) et autrice d'un livre de photographie sur l'enfance, Que jeunesse se passe (éd J.Flament). 18 novembre 2022 : parution d'un premier recueil aux éditions Tarmac, Ceux qui m'aiment. Prose poétique pour évoqués les amants, entre sarcasme et tendresse. Touche à tout, pratique encore le caviardage, le cut up (image et/ou son), met en voix (sur soundcloud Perle Vallens ou podcasts poétiques), crée des vidéos et montages vidéo (chaîne youtube Perle Vallens)...

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