#photofictions #04 | ceux qui descendent la rue celle qui monte la rue

Le garçonnet au crocodile

Un garçonnet de huit ans environ descendant la rue à allure décidée corps maigrichon bien droit tête très légèrement penchée en avant visage sérieux concentré, les traits sont fins et doux les lèvres fines à peine pincées, un regard intérieur profond, cheveux blond foncé fins à la coupe classique oreilles bien dégagées une petite frange caresse son visage il tient dans sa main gauche un tissu marron plié froissé singulier, sa main droite est positionnée dans sa poche. Revêtu d’un tee-shirt bleu azur avec impression carrée bien centrée image d’un crocodile à grandes dents et sourire complice.

J’aime porter ce tee-shirt bleu avec l’image de mon crocodile à grandes dents. Du coup c’est mon totem avec et en moi, j’ai l’air gentil mais je ne me laisse pas faire. Tiens là je vais rejoindre mon père, ma mère m’a déposé, je vais le rencontrer chez lui, il habite un beau quartier calme avec de belles maisons, des jardins, c’est pas comme mon immeuble dans lequel l’ascenseur est souvent en panne et dans lequel on entend crier. Du coup je vois plus de facettes du monde et j’ai de bons copains qui habitent tout près de chez moi, alors je suis content. Je suis quelqu’un de décidé, on me dit toujours que mentalement je suis plus vieux que mon âge, du coup je vais vous dire c’est la vie qui m’a endurci. Pas étonnant, départ-abandon de mon père, j’avais quatre ans, heureusement ma mère solide a veillé à ne pas trop m’accaparer. Au contraire les portes et fenêtres ont toujours été ouvertes chez moi. Parfois je regrette un manque d’insouciance, j’ai pensé très tôt que j’avais des responsabilités, qu’il me fallait me débrouiller. Ainsi en ce moment j’ai des problèmes avec un prof de français qui se prend pour la merveille des merveilles. Il nous parle sans cesse des méfaits du téléphone, d’internet, nous dit qu’on n’a plus de capacités d’attention, il dit quatre minutes pas plus ; c’est bizarre je l’ai surpris l’autre jour dans la cour à passer tout son temps sur son téléphone et il était à côté d’une collègue agacée ; en classe je le lui ai dit. Il est devenu tout rouge. J’ai cru qu’il allait m’ordonner de quitter la salle. Puis il s’est repris et a dit moi je trie, je sais trier l’information, je ne regarde pas n’importe quoi. Encore un prétentieux. Mon père lui n’est pas prétentieux mais trop gentil. Il est très occupé, il se laisse envahir par les autres. Du coup ma place est assez petite. Du coup je me dis qu’il faut profiter du moindre instant partagé. Comme ça je suis content et lui aussi. Et finalement on se fait du bien. Bon je vais arriver, je vois sa porte.

Ensemble sans être ensemble

Un couple, petite cinquantaine, elle devant lui derrière. Ils descendent la rue. Tous deux grands, élancés. Vêtements en harmonie des rayures marine et ciel sur le pull de l’homme un fond bleu azur et des nuages blancs sur le tee-shirt bleu de France de la femme pantalon blanc pour lui jupe blanche pour elle ainsi qu’une veste sur le bras gauche un sac beige et noisette en bandoulière un petit sac à dos noir, deux tenues fréquentes chez les habitants d’une ville ensoleillée dans les quartiers chics, un pas décidé des lunettes noires chacun dans son monde. Harmonie des tenues, distance des corps. Yeux en verre noir visages inexpressifs.

Elle — oui en fait c’est une contrainte quotidienne. Je n’ai pas trouvé d’aide à la famille pour le faire. Je vais chercher les enfants à l’école et je demande à mon mari de venir en voiture avec moi car il est impossible de se garer dans ce quartier. Il râle comme toujours alors qu’il passe beaucoup de temps devant la télé. Il est au chômage depuis six mois une boîte américaine qui a fermé, pour lui qui avait beaucoup de responsabilités c’est dur. Depuis qu’on a quitté la maison il ne m’a pas adressé la parole il me relègue de plus en plus aux oubliettes conjugales.

Lui — la corvée quotidienne, en fait je ne supporte ni les enfants ni ma femme. J’ai envie de la pousser là dans la rue ! Comment me sortir de cette vie partir pour une destination inconnue. Voilà une idée. Je vais faire comme Jérôme Bardini. Ce roman de Giraudoux m’avait secoué déjà à l’époque, une prémonition. Je vais le relire et j’aurais une marche à suivre.

Le sportif au tote bag

Il descend la rue, la séquence sportive semble terminée chaussures de sport jambes fines et musclées tête bien droite, trais fins, cheveux noirs coupés courts, curiosité, il a un tote bag autour du cou qui lui donne une étrange allure. Tee-shirt bleu, bermuda blanc et bleu. Il a un air préoccupé voire triste. Comment peut-il courir avec ce sac qui ne semble pas vide.

Oui ma séance de sport est terminée mais je n’ai pas eu le temps de revenir chez moi pour me changer. Dans le sac pendu à mon cou comme à celui d’un Saint Bernard, le goûter de ma petite fille et un livre. Je me rends à l’hôpital tous les jours, ma tenue décontractée c’est sûrement pour lui signifier que je ne m’inquiète pas pour elle qu’il n’y a rien de grave que si elle a moins de cheveux c’est passager ils vont repousser encore plus beaux. Je marche vite je gratte le sol avec insistance comme les petites voitures que je frottais jadis par terre pour leur donner de l’élan. Je suis impatient de la retrouver je m’invente une énergie que je sens faiblir chaque jour mais elle ne s’en rendra pas compte j’essaie de garder l’allure d’un marathonien. Quand j’arrive un peu haletant et ému dans sa chambre, elle croit que c’est parce que je viens de courir.

La femme mûre

La femme qui monte la rue penchée en avant est de dos, un dos solide, les bras tendus écartés du corps comme deux petits ailerons qui pourraient se déployer davantage en cas de nécessité, des pieds en position presque croisée, comme une danseuse qu’elle n’a peut-être jamais été. Elle a maintenu la blondeur de son cheveu. Le rose de son pull rosit sûrement son teint gris, le pantalon kaki a des vertus amincissantes.

Je suis veuve depuis deux ans et contrairement à mes amies je vis très bien cette situation. Je rêve de devenir une vieille dame indigne comme dans le film de René Allio. D’ailleurs de ce pas je rejoins une amie beaucoup plus jeune que moi et nous avons décidé de partir prochainement à Venise. Je connais bien Venise, elle non. J’ai toujours envie d’y retourner. Le problème est de choisir la période la moins chargée en touristes encombrants. Je vais avoir le plaisir de lui faire découvrir ce lieu qui me hante, parcourir avec elle cet anneau de Moebius son dedans son dehors sans vouloir les distinguer. Je n’ai plus envie de m’inventer des limites que je ne définirais pas moi-même. Les injonctions sociales m’ennuient. Alors je ne suis plus très jeune, je fais avec mes limites corporelles grandissantes mais à l’intérieur j’ai plein d’énergie et de désirs.

Photos volées de l’intérieur d’une voiture en stationnement durant plus d’une heure. Ai osé !

A propos de Huguette Albernhe

Plusieurs années dans l'enseignement et la recherche. Passion pour l'histoire de l'écriture, la littérature . Ai rejoint l'atelier de FB en juin 2018, je reste sur la barque. Je vis actuellement à Nice mais reste très attachée à ma région d'origine, l'Étang de Thau, Sète, Montpellier et les Cévennes.

22 commentaires à propos de “#photofictions #04 | ceux qui descendent la rue celle qui monte la rue”

  1. “Harmonie des tenues, distance des corps. Yeux en verre noir visages inexpressifs.” et aussi en peu de mots la description de la femme mûre dont le dos solide avec les deux petits ailerons. Et tous ces moments de présence où se dévoile pour chacun un peu de leur vie. Très réussi. Merci, Huguette.

  2. non seulement tu oses mais tu en dis long de l’histoire des hommes…. et tu n’as pas perdu ton temps dans l’attente
    Je me dis qu’avec un appareil plus sophistiqué, tu aurais sans doute pu faire de vrais portraits, mais finalement rien que ces images volées suffisent pour créer des récits…

    • Merci Françoise de ta lecture et suggestion.
      certes les photos ne sont pas de grande qualité mais le flou préserve un peu le droit à l’image ! et elles ont été “inspirantes” au point de m’étonner moi-même !

  3. Bonjour Huguette,
    Que rajouter après les copines copains déjà passés là ? Que j’adore le contraste entre ton dispositif audacieux pour ” croquer le réel”, et les détails de fictions que tu nous/leurs offrent en retour, tu ouvres les vannes, et ça emporte !

  4. Pas beaucoup à ajouter à ce qui a été dit plus haut. Vraiment, je lis et relis, tu fais vivre ces scènes très humaines, bienveillantes partagées souvent par beaucoup, il me semble, par moi très certainement. Je te remercie.

    • Grand merci de tes mots Simone.
      je suis retounée dans la même rue avec la même obligation d’attendre et je ne pouvais plus regarder les gens comme avant. Des mots s’écrivaient encore dans ma tête !

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