L’histoire est jalonnée d’événements, de dates. Les rois les reines, leurs règnes. Les guerres. Les révolutions. Les découvertes. Les courants migratoires.
La comprendre c’est peut-être la vivre un peu au fond de nous. Et à travers la littérature, c’est aussi éprouver le temps qui passe.

«Qu’entendez vous par Nation, Monsieur le ministre ? Est-ce la masse des mécontents ? Nous plantons et coupons le blé, mais nous ne goûtons jamais au pain blanc. Nous cultivons la vigne, mais nous n’en buvons pas le vin. Nous élevons les animaux, mais nous n’en mangeons pas la viande. Malgré ça, vous nous conseillez de ne pas abandonner notre Patrie. Mais est-ce une Patrie que la terre où on ne peut vivre de son propre travail ?»
Déclaration d’un immigrant italien au ministre d’État italien
qui lui demandait de ne pas quitter l’Italie à la fin du XIXe siècle, .
Alors, si je regarde ma mappemonde, je vois un dessin étalé sur un globe. L’étendue bleue encerclant des terres appelées ‘continents’. Les mouvements des plaques tectoniques impliquant les surfaces terrestres qui s’éloignent ou se rapprochent. Et puis une consolidation qui finalement a permis la possible cartographie de divers pays dont les frontières évoluent au cours des guerres.
Toi et moi n’avons pas contemplé les mêmes tracés. C’est incontestable.
Je croyais que c’était le Piémont, non ? Vers Turin ?
Alors il s’est trompé toute sa vie ? Ou il ne l’a jamais su ?
–
Laghi ? C’est où ?
Il n’a jamais parlé français ? Et, elle, elle n’a jamais appris l’italien ? Mais ils faisaient comment pour communiquer ?
…
Laghi.
Début de l’Odyssée Nonno. L’Italie. Au nord-est. ‘Laghi de Veneto’ c’est-à-dire dans la province de Vicence en Vénétie, entre montagnes et lacs. Au pied des Dolomites.
A l’origine, la crise socio-économique en Italie suivant son unification puis l’émigration vue comme l’unique solution de survie pour de nombreux hommes pauvres en bonne santé, non professionnalisés et disposés à exercer n’importe quel travail. La plupart analphabètes. Ce sera la sidérurgie, les mines, l’artisanat ou le bâtiment.
Et toi ?
D’Italie, il a bourlingué jusqu’en France où il s’est installé. Venu rejoindre les rangs d’une immigration ausonienne de masse, il a nécessairement œuvré pour la révolution industrielle et a clairement participé à la mise en place rapide des transports.
Si je veux toucher d’un peu plus près l’histoire, je dois agrandir l’échelle et observer ce qu’il y a dans les plis au moyen d’un Atlas. Fouiller. Donner des noms pour les faire exister et/ou laissez l’imaginaire voguer.
De Laghi, il est probablement passé par Vérone, puis Milan, Turin, les Alpes italiennes, les Alpes françaises, Grenoble ou Chambéry, Lyon, enfin Paris. Et de Paris à Nantes.
Si je veux palper au plus près la vibration du territoire, me représenter le relief, les routes, les sentiers, j’étudie un guide en l’accompagnant d’une lecture d’une carte topographique détaillée produite par l’Institut Géographique National. Imaginez la physionomie et le caractère d’une région, d’un paysage comme si c’était une personne. Rencontrez ce lieu comme si on le connaissait déjà un peu avec envie de l’explorer davantage. Admirez chaque vue, chaque recoin. Se sentir vivant au dedans.
Ou alors… il aura traversé à pied quelques vignes au milieu des collines puis d’autres, Torricelle, alternance de zones boisées et prairies arides, se sera reposé assurément sous un olivier au bord de cours d’eau Quinzano, Borago, Galina, Valpantena ou Squaranto, bu un verre ou deux de Prosecco avant d’arriver sur l’élégante Vérone. Peut-être sera-t-il descendu sur les moulins à eau de l’Adige. Aura-t-il entendu les rumeurs sourdes venant des arènes ? Dormi dans une auberge ou sous un pont ? Ou bien chez un prêtre ? Il a du promptement reprendre la route vers Brescia après une portion de pain sec ravalée de quelques légumes et châtaignes en sus et gorgée de bière Wührer tout près du Lac de Garde. Il aura évidemment débarqué à Milan, premier centre financier du pays. Mais là, la population manifestant alors contre la cherté des produits alimentaires liée au taux d’inflation élevé, aura-t-il été contemporain vécu et traumatisé par l’émeute le massacre de Bava-Beccaris ? Aura-t-il vu certains de ses amis tombés sous les feux des canons ? Fatalement remué, un long chemin jusqu’à Turin. Fuir l’insensé sanglant. Arrivé rapidement dans le Piémont, sera-t-il passé près de La Mole Antonelliana avant le tremblement de terre ou aura-t-il assisté à la consolidation de la structure ? Sera-t-il resté quelques jours, le temps d’admirer et de rêvasser à son avenir devant la première course automobile d’Ettore Bugatti parmi la foule? Ensuite, il aura certainement suivi la cuvette de Bardonnèche pour emprunter le tunnel ferroviaire de Fréjus. Passer la douane. Traverser les regards méfiants et les Alpes. De l’autre côté, l’étranger, l’inconnu. Aura-t-il regardé derrière lui une dernière fois ? Francia, en l’occurence, Modane, située entre la Vanoise le Mont-Cenis et les Cerces. Ville-frontière. L’épopée italienne tendue sous la surveillance du fort du Replaton. Puis, à coup sûr, il se sera dirigé vers la cité des ducs et ses remparts, encaissée entre les Bauges et la Chartreuse. Aura-t-il été témoin de nombreux travaux d’infrastructures publiques en cours tels que la construction de l’hôtel de ville ou le marché couvert, des écoles et lycées, ainsi que des musées ? En vérité, aura-t-il médité sur l’ambition sociale de ces nouveaux équipements ? Après, avançant sans doute dans les terres froides du pays turripinois où afflue la Bourbre aura-t-il attrapé un rhume ? De la fièvre ? La-Tour-Du-Pin plus loin. Puis Lyon, ville canut. Pause salutaire ? Quelles pensées l’auront parcouru s’il a jeté un coup d’œil sur les bateaux mouches voguant sur le Rhône ? Aura-t-il remarqué la caméra cinématographe de Louis Lumière sur les quais du train qui l’emmènerait sûrement à la capitale ? Aura-t-il parlé, ri, mangé, partagé, se sera-t-il endormi parmi les voyageurs ? Et puis gagnant Paris, aura-t-il pris la première ligne du métropolitain avec quelques compatriotes italiens ? Se sera-t-il rendu au pied de la tour autoportante de fer puddlé de 330m de hauteur ? Aura-t-il été présent à l’Exposition universelle de 1900 ? Aura-t-il croisé les fers de lance artistique du nouveau siècle passé ? Est-ce qu’il aurait envisager de rester, travailler ici pour un temps ou projeter de continuer sa route vers l’ouest ? Pourquoi Nantes ? L’image du pont transbordeur à nacelle aura-t-elle été d’un attrait indéniable ?
A hauteur d’enfants, la cour d’école semble immense alors qu’elle est si délimitée quand on est grand. Est-ce que l’infiniment petit se niche dans l’infiniment grand ou, l’inverse, est-ce que l’infiniment grand qui se niche dans l’infiniment petit ? Y a-t-il encore d’autres possibilités ?
Du promontoire d’adulte, peut-être auras tu fait chemin retour dans les ourlets du dessin que tu auras pointé naturellement du doigt ?