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) ) ) ) ) ) ) ) ) ) ) ) L’auto attend. Une auto attend. Elle dort dehors. Stationnée. Mon auto dans ma rue. Est à m’attendre. L’auto m’attend. Égale à elle-même. Elle est là pour moi. M’attendre. Dans l’attente. Elle attend d’être démarrée. Est-ce d’en avoir la jouissance ? Elle attend de me conduire. À l’aube. À toute heure. Stationnement résidentiel. L’auto est là. L’auto est toujours là. Elle est sous mes fenêtres. Elle est à notre porte. Est si précisément à ma porte que je pourrais, passant côté passager, d’une enjambée y prendre pied puis assise depuis la marche du seuil, sans toucher le sol de ma rue. Si le revêtement est emporté, si ma rue devient torrent. L’auto se fait annexe. Mon auto est mon annexe. Attend d’appareiller. Elle attend de démarrer. Une auto veut démarrer. Elle est là pour me conduire. Conçue. Vendue. Sa blancheur est son influx. L’auto est l’aube. Sa couleur mon désinhibiteur. Elle est sous mes yeux. Elle est dans ma tête. Quasi je l’ai sous la main, je veux dire, elle est en ma possession. Je la possède depuis des mois — je compte huit. Depuis huit mois je la laisse au seuil de la maison. Gare, on dit. Je la fais dormir dehors. Elle ne fait pas exception. Est assurée. L’auto a la condamnation centralisée, rien de spécial — je le croyais. Sa couleur ? Passe-partout — et salissante. Et, oui : elle figure sur la liste noire des dix voitures les plus volées en France en 2020. Condamnée centralement et je ne sais si c’est au dehors ou au dedans. L’auto est ce qui m’attend.

nnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn) Dehors commence là. Sur le seuil. Un seuil ? Un fil. L’auto est l’aube. L’aube vient. L’aube n’attend pas. L’aube est en avance d’une auto. Ou est-ce que l’auto anticipe l’aube ? La prend de vitesse ? L’auto prend l’aube de vitesse. Cela est sa force de persuasion, et d’inertie. Sa blancheur est son appel, l’appel de l’auto dans le noir, dans la nuit, une insinuation. Ou pâleur. Est-elle une tache aveugle ? Est-elle sous mes paupières ou dans le blanc de mon œil ? Je ne sais pas ce que je fais là. Sans avoir fini ma nuit, sans démarrer ma journée, entre parenthèses. Dans la rue sans être dans l’auto, sans rentrer à la maison, sans quitter en un instant la rue, fermer la porte derrière moi. Que fais-je ? Sur un seuil. Le fil. C’est l’aube. C’est l’auto. L’automobile. Pas l’aube en personne : l’aube en une forme, une auto. Elle est l’aube en auto dans la nuit sans personne dans la rue. La rue vide, couloir désert permanent, où dehors commence, personne d’autre que moi. Je me poste là. Je stationne là. L’aube en quelqu’un. Elle me montre quelle contenance avoir. Ma blanche auto, blafarde ou bien plutôt spectrale ? Quelle contenance dans la nuit. Ou quelle réserve ? De quoi ? L’aube en l’auto. De l’aube en auto. En l’auto l’aube attend de venir. Je ne sais pas ce que je dis. Elle est dans l’attente de venir. Elle est mise en attente. Elle s’attend à venir. La blancheur de l’aube. Le pays, la vie, laborieuse, éclateront au grand jour — elle, en retarde le moment.

nnnnnnnnnnnnnnnnnnn) Je me dis : cette aube, si elle me faisait seulement traverser le jour, je ne pensais pas aux suivants. — En temps normal je suis tout entier au jour qui vient. Comment un mois plus tard y suis-je encore ? C’est aujourd’hui la même aube qui me porte. Me conduit. Un fil d’aube, j’ai pensé, au fil de l’aube, l’aube sur un fil ou en auto, fil tiré ou tendu ou flottant le long du jour, auto conduite, à une conduite, à une histoire. Il était un fil qui traverse les jours. L’aube ? Je prends. Pas l’auto. J’ai traversé les jours à son bord, ou à sa lueur. Je n’ai plus quitté la parenthèse. Je ne conduis plus l’auto : je l’écris. Elle est là, en l’auto c’est l’aube, qui stationne là pour me conduire. Me guider. J’écris : en dehors, tout au bord de l’auto être conduit à bord de l’aube. Elle a son point du jour au sein de la nuit qui est son effet. Elle fait nuit encore au milieu du jour et c’est comme un fil, sa ligne, une ligne d’écriture en noir ou sombre comme un tableau de bord, un intérieur, vitrages teintés. C’est une aube qui est une auto. Je ne sais pas. Je l’écris. Son écriture est sa prolongation. L’écriture est le prolongement de son effet. Je suis le fil. Qui suis-je ? Je n’ai plus de manière d’aller en auto autre que de flotter à sa surface. M’y suis posé(e). L’ai respirée. Fait de la buée. Auréole de condensation. Mon inclusion. Moins dans l’auto que dans les vitres de l’auto, le jour. Dans la laque auto la nuit. La dame blanche apparaît à des hommes seuls dans leur véhicule avant un virage ou un carrefour, généralement une jeune femme vêtue de blanc, parfois un homme ou une femme âgée.

nnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn) Notre lotissement tourne dans les phares. D’abord les pignons des maisons et les murs de clôture autour de nous sont parcourus de lueurs. Intérieurement, comme spectralement, elles ne se laissent deviner que du coin, j’allais dire du blanc de l’œil, avant que des ombres ne les précisent, s’y dessinent. Ombres d’arbres, de poteaux, cheminées, antennes, que les phares des autos de loin projettent, les autos qui foncent vers nous, le souffle sonore qui s’élève de la route, qui grossit ne laisse plus planer aucune ambiguïté. Ce sont elles. Cela est leur heure. Chacune à la sienne, la vie laborieuse qui passe, automobile. Le manège des maisons dans les navettes des autos, fantôme, est mis en branle. Elles ne font que passer, elles n’arrêtent pas. Ou bien si. C’est au stop en bas, au bout de la rue où nous sommes, installés ou échoués, le dernier stop avant les premiers feux. Ça commence aujourd’hui. Sa blancheur au milieu, entre.

rétroéclairé, l’effet de l’écran du tableau) M’avancé-je ? Le visage est comme rétroéclairé, l’effet de l’écran du tableau de bord. À cet instant il indique 0. Le temps de marquer l’arrêt, contrôle visuel à droite, c’est en cette seconde que je capte son regard. Pas plus de vingt pas à faire, déjà je suis sur l’appui de fenêtre, les doigts dans le larmier. Le fond de la rue est noir comme la nuit. Il ne vient personne. Il n’y a personne. Sauf le stationnement résidentiel d’une Renault Clio 4 blanche. C’est à ses yeux que les yeux vont, à la fois éteints et ouverts, yeux de chat, à son museau blanc. Dehors commence là. Toujours la même. Stationnée comme braquée — vous ne pouvez pas la manquer. Sa blancheur seulement bondit — et frappe. Je ne confonds pas sa blancheur et l’auto. Je double, je me rabats. Sa blancheur est un rêve d’auto. Son stationnement son surgissement : elle est au coin de la rue. Moi juste derrière. À partir de là, je n’ai plus à la conduire mais seulement comme la vie ou la France, à la rêver je veux dire à l’écrire. Qu’est-ce que cette histoire ? Est-ce que je vais jusqu’à la bande blanche, à la rejoindre ? Il faut imaginer les gens se rendant au travail, dans leur automobilité. Pris dedans. Il faut les voir avant l’aube. Les entendre. La route crie sous les roues, tout le monde le sait, toute la vallée, le lotissement. Et qu’elle crie mouillée plus fort encore. C’est énorme, atmosphérique ce que la route conduit le son et crie. Il faut être dehors. L’auto-radio là-dedans. Isolément. On peut se croire en dehors de tout en auto. Glisser. L’automobile suit sa pente, est un plongeon. Pénétration. On peut se croire pénétré de tout en auto, on a mis les infos. On peut se tromper, ou s’illusionner. On peut être abusé. Halluciner. Avancerai-je, irai-je dans les phares ? Attention aux hommes en jaune. Dehors commence là, le danger. À l’extrémité de leur balayage, à la limite des cônes qu’ils dessinent ? Ou le long d’eux comme sur un fil ? M’y tiendrai-je ? Je passe. D’une aube dans une auto à la dame blanche, de la dame blanche à l’auto-stoppeuse fantôme, d’une auto-stoppeuse fantôme aux hommes en jaune, d’Attention aux hommes en jaune aux Gilets jaunes, aux premiers de corvée, aux soutiers de la croissance, il y a un fil, je passe. De laque en auto, d’auto en aube, d’aube en blancheur, en dame blanche. De dame blanche en homme en jaune. De dames blanches en auto-stoppeuses fantômes, en hommes seuls au volant, de l’auto à l’accotement, en gilet jaune. En gyrophares, je passe. Je pense aux patrouilleurs autoroutiers, aux ripeurs, aux caristes, aux vigiles. Aux voisins. Agents d’entretien, de maintenance, chauffeurs-livreurs, magasiniers. Opérateurs de production. Aux infirmières, brancardiers, aides-soignantes. Au fil de l’aube ou de l’écriture j’ai pensé : traverser les jours avec des histoires. Traverser la vie avec une histoire. La vie ou la France. Florence Aubenas. Joseph Ponthus. Eachers, stowers, pickers, packers. Aux autres, aux autres. De la bande blanche aux travailleurs de l’aube… De notre stop à la France des ronds-points…

— Chantal Mazet, je pense à vous.

C. Leonardi & F. Stagi, Kappa, table basse, 1970

A propos de Christophe Testard

Gien (Loiret) ; Paris 8 (et VIII), 17, 19, 20e ; Verberie dans l'Oise