La théorie du ruissellement

( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( ( — de ruissellement. Il n’y a bientôt plus que l’écoulement de l’eau dans le regard. Tintement. Le nom que l’on donne à l’eau de pluie après qu’elle a touché le sol ou une surface construite ou naturelle, toiture, terrasse ou arbre, susceptible de l’intercepter ou de la récupérer est eau pluviale. Il n’y a que l’écoulement de l’eau dans la rue à entendre. Il n’y a que le ruissellement à voir. Le regard au milieu de la rue. Est un trou avec une grille pour qu’on n’y tombe pas. Que n’y passe personne. Un corps y tiendrait. Un regard ou une bouche ? Le parking est une pente. Ça ne se voit pas. Le parking sans bouger suit une pente. Est une portion d’horizon, de l’horizon où stationner. Le parking rend l’horizon irrémédiablement proche. Zoom. Le parking est horizon. Mais le parking a une pente : très faible, si peu sensible pente : une déclivité, couverture imperméable du territoire par où s’écoulent et se collectent les eaux pluviales : de ruissellement. Faux plat. La pente du parking. C’est insensible : le parking descend du ciel. Ça ne se sent pas. Avec les eaux. Le parking est presque vide. Le parking plein de cases vides. Le regard est dans le vide. Un trou — de la taille d’un homme, debout — dans le parking. L’eau tombe — pleut, ruisselle, coule puis tombe là. Ça s’appelle regard aussi là. Bouche ? Ennui profond. Entends-tu dans le ruissellement le chant des parkings ? Entendez-vous l’appel des parkings dans la nuit ? Appel d’air ou d’eau ? Est-ce en auto ou au fil de l’écriture, ou sur le fil blanc de l’aube, blanc ou noir, que vous, nous irons ? Si la nuit est un tunnel, une conduite, une buse, un abouchement ou emboîtement de buses, de tubes : une suite — un enchaînement : une canalisation qui court sous les jours. Si la vie est un égout ? Le bassin de rétention est en face de l’enclos des autos d’occasion — de l’autre coté. De la route. Le bassin de rétention à ciel ouvert. Le bassin de récupération enclos. Bassin de rétention compensatoire des effets de l’imperméabilisation des sols. Bassin de limitation des apports d’eau pluviales au réseau. Bassin d’écrêtement des crues des eaux. Bassin d’évitement de la saturation des réseaux d’assainissement. Bassin de collecte du trop-plein des déversoirs d’orages, bassin d’orage. Zone humide. Bassin attenant à l’échangeur routier. Bassin de décantation. Filtrant. Bassin pare-chocs de pollutions vers le milieu naturel. Bassin versant. Bassin d’emploi. Le ruissellement je n’y crois pas. Le parking et ses cases à cocher ou remplir. Le parking où l’on est pour un autre. Si ce n’est pas moi, ce sera un autre. Où tu te gares à l’aise. Le parking à l’aise. La détente de l’espace du parking. L’extension. L’extensivité. L’auto veut rejoindre les parkings. L’auto veut se rassembler. Les autos veulent se ressembler. Les autos sont de l’eau. L’eau veut ruisseler, se rassembler, viscosité de l’eau. Entends-tu le ruissellement des parkings, et le concours immense ? La mobilisation infinie ? Le grand emportement ou contournement des parkings : les routes noires le jour, blanches la nuit par réverbération de la couverture nuageuse, de la pollution lumineuse, les routes vous conduisent aux parkings comme les canalisations vont aux bassins de rétention, de ruissellement. Les routes canalisent, la circulation est flux, l’automobile est un fluide. Être automobile est être fluide. Liquide. (…) S’écouler. Descendre de l’auto. Toucher le fond. La vie est au fond. On ne voit pas tellement. Elle est dans les constructions. On connaît une zone d’activité. Dehors c’est la circulation. Les gens sont dedans. La fréquentation est dedans. Le travail. La socialisation. À l’intérieur des enceintes. Par delà les clôtures. Et puis il y a les sorties d’établissements. Dehors c’est le stationnement. Et la végétation. C’est le milieu du jour. La vibration de la lumière est forte. Le dehors est là. La vibration de l’air. La réverbération sur les constructions. De la lumière. Sur la chaussée aussi. Qui brille. C’est la lumière du jour. Elle tombe de haut. Ce qui n’empêche pas une pluie fine. De tomber. Il y a tout l’air qu’on veut dehors. C’est devant. Toucher le fond. C’est imminent. Traverser le rideau de bruine. La zone est inondée de soleil. C’est tout un volume d’air montant du sol au ciel. Avec la chaleur du jour. Qui fait pousser la végétation. Les vapeurs montent. Et puis c’est aéré. La zone est bien aérée. La zone de protection. Très espacée. C’est un espace aéré. On vient pour l’animation. Toucher le fond. Laisser vivre une zone d’activité. C’est beau la distance. C’est le calme qui vient avec la distance. La paix gagne avec la distance. La distance a de la brume, la distance a de l’atmosphère. La transparence de l’air se fait sentir quand les gouttelettes d’eau innombrables la traversent, la chargent, la manifestent. Le plateau et ses surfaces commerciales couvertes et ses surfaces de parking imperméables recelant des bassins de récupération des eaux de ruissellement de plus en plus volumineux à la surface ou à l’échelle du territoire sont les enfants de l’atmosphère, sont les réceptacles de la lumière qui finit là de traverser l’air en rebondissant dans les yeux, qui a traversé toute l’atmosphère en finissant sur eux, en se finissant dans les yeux, elle les bombarde doucement dans un déluge d’atomes de lumière, à travers une pluie diluvienne de simulacres et d’images. Toutes les nouvelles saveurs de la vie. La zone attire toute la vie là. Toute la vie qu’il y a à la surface du territoire un jour se retrouve là. Drainée. Drainage de la vie. Le ruissellement ? La vie liquide ? La vie automobile — la condition ? Vie flexible. C’est pour fuir l’insipidité de la vie. La vie a de moins en moins de goût. Ou bien ? Il y a de moins en moins de goût à la vie, à la surface du territoire. Le goût à la vie se retrouve là. En fuite. Tous les nouveaux départs. Tout le nouveau. Les arrivages. Les liquidations. Tout doit disparaître là. Tout vient là. Les raisons de ne pas vivre, toutes là. Le temps passé là. Tout. Le cumul des temps de vie. L’accumulation énorme des vies, des ciels sur le parking, les amoncellements de nuages et de ciels, bleus, gris, de ciels variables, tous les vents. De tout le territoire ça vient, on vient là comme s’il en pleuvait, la vie pleuvait des autos. Le dynamisme des territoires est de la violence routière et la violence là vient se poser, zone protégée. Elle tourne là gentiment. Sensiblement. Elle se jette là follement. Il n’y a quand même que la lumière du jour. Il n’y a rien de tel. Heureusement qu’il y a les parkings. Tout de suite après le fourré il y a un bassin de récupération des eaux de ruissellement du réseau de voirie qui fait à la terre un imperméable, des eaux de la zone au milieu du rond-point paysagé ou aménagé en mare, zone humide, déguisé en milieu ou habitat pour les grenouilles et carte postale de, publicité pour la zone d’activités, son image, où les grenouilles vantent la zone d’activités économique mais écologique, je m’égare, j’y entre par les coulisses, je veux dire par l’arrière, dire par les fourrés, le paysage, je sors du bois ou des massifs dans la photo de mariage ou fond photo, idyllique, de mariage, toucher le fond, d’écran, de mes deux pieds sur le rond-point, terre-plein central, je veux dire un écrin de verdure, je veux dire un, petit, coin de nature avec la circulation donc la violence, routières, qui tourne autour, contourne forcée la photo de mariage marécageuse avec des massettes, joncs dans laquelle j’entre. (…) Impossible de pénétrer le sol. Ça reste en l’air. La question demeure en l’air. Quelle forme de vie ? Un trou avec une grille pour qu’on, un corps n’y tombe, ne passe pas. L’eau seule et les sédiments qu’elle charrie. Les regards sont des égouts ? Aller du regard, aller de nuit en nuit ou dans la nuit se couler, couler puis saillir, jaillir d’où un corps tient, soulever la grille, dans la nuit d’une autre rue, autre zone, à combien de rues ou d’échangeurs routiers, carrefours giratoires, s’élever, flotter, nappe au dessus des revêtements : nappe blanche. Table rase. Le principe d’évacuation est premier. Là le principe d’évacuation est partout. La prochaine sortie. L’on ne s’y rend et vous ne vous y rendez que dans la perspective de s’en échapper. L’évacuation est la perspective. Disparaître. Escamoter. Rien, il ne s’agit de rien, d’autre que vider les lieux. Le ciel lave les parkings. Écoper. Ou faire durer ? Prolonger son temps sur le parking ? Attendre la nuit, d’être à la surface de la lune. Voir se faire et se défaire là tout le jour. Rien. Venir. Venir voir venir. Attendre tout le jour sur zone qu’elle se vide, que la nuit s’y fasse. Voir comme la terre est loin, loin, alors, mesurer comme on est éloigné de la terre et de la vie. Voir la vie de la lune. Stationner. Que la nuit s’y pose. Jusqu’à ce que la nuit de tout le ciel afflue sur zone. Jusqu’à ce que le ciel se soit complètement déposé sur la zone. Vous ne m’avez jamais entendu parler de ruissellement. Le ruissellement —

Bruce Nauman, Model for Trench, Installation at Leo Castelli’s,
offset lithograph (detail), 1978

A propos de Christophe Testard

Gien (Loiret) ; Paris 8 (et VIII), 17, 19, 20e ; Verberie dans l'Oise

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