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Longtemps, j’ai cherché mon chemin dans le froid et la nuit tombante. Je n’aurais jamais pu imaginer que je finirais ici, allongé de tout mon long à terre, sans souci de la neige qui me tombe sur le dos, incapable de bouger, terrassé par la peur. Je n’aurais jamais pu penser que les hommes puissent finir ainsi et qu’il serait un jour où je n’oserais plus me lever de peur de voir les nuages fondre sur moi et les arbres m’écraser.
— L. Gaudé

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Il est rare que le psychanalyste se sente incité à mener des études esthétiques, même si l’on ne cantonne pas l’esthétique à la théorie du beau et si on la décrit comme la théorie des qualités de notre sensation. Il travaille sur d’autres strates de la vie psychique et a peu de choses à voir avec ces motions de sentiments inhibées quant à leur objectif, assourdies, dépendant de tant de constellations secondaires, qui constituent le plus souvent la substance de l’esthétique. De temps en temps, pourtant, il arrive qu’il doive s’intéresser à un domaine déterminé de l’esthétique, et c’est alors un secteur marginal, négligé par les ouvrages spécialisés.
« L’inquiétant » est un domaine de ce type. Il ne fait aucun doute qu’il relève de ce qui suscite la terreur, l’angoisse et l’effroi et il est tout aussi certain que ce mot n’est pas toujours utilisé dans un sens que l’on puisse définir très précisément, en sorte qu’il désigne le plus souvent ce qui suscite la peur, en général. On est cependant en droit de s’attendre à ce qu’il comporte un élément central et particulier justifiant l’utilisation d’un terme conceptuel spécifique. On aimerait savoir ce qu’est ce point central qui autorise, par exemple, à distinguer un élément « inquiétant » dans ce qui cause de la peur.
— S. Freud

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Étrangement, sur toute sa longueur, l’avenue qui s’offrait au regard était alors absolument déserte, tirant comme un trait de silence et d’immobilité, un trait nu de lumière jusqu’aux fossés du palais impérial, au fond, où elle allait finir. Quel contraste entre la course du train bondé et la paix souveraine de cette vaste allée, perpendiculaire à la voie, qui semblait s’enfoncer toute seule dans un silence merveilleux, à cette heure singulièrement ample du crépuscule, pour aller déboucher, comme dans un conte, dans le paysage même du couchant !
— Y. Kawabata

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Il me suffit de fermer les yeux pour entendre encore ronronner les becs de gaz de la petite étude, voir les murs verts et les grandes cartes géographiques, le Bassin parisien avec ses auréoles, le Tonkin violet, l’Annam rose, et trente têtes penchées patiemment sur des cahiers. C’est là que nous vivions nos seize ans. Nos yeux graves démentaient notre mauvais sourire ; nous avions des tabliers noirs, des doigts tachés d’encre et des signatures indécises ornées de paraphes copiés. Les vieux pupitres, invraisemblablement ravinés de formules, de dates et de devises, proposaient à la mémoire des patronymes fameux. C’est là que la génération précédente avait sculpté ses noms au couteau avant d’aller mourir à la guerre. Maintenant. les pupitres avilis cachaient des photographies de femmes, découpées dans des magazines, des collections de timbres et des croûtons de pain, les déchets d’un âge inutile. Une République au profil grec regardait dans le vide avec des yeux de plâtre, horizontalement, plus loin que nous.
— A. Vialatte

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CANARD – Tous viennent de Rouen. N’est bon qu’avec des navets.
CANDEUR – Toujours « adorable ». On en est rempli, ou on n’en a pas du tout.
CANONNADE – Change le temps. Mettre son oreille à terre pour l’entendre, quand elle est éloignée.
CARABIN – Dîne et dort près des cadavres. Il y en a qui en mangent.
CATAPLASME – Doit toujours être mis en attendant l’arrivée du médecin.
CAUCHEMAR – Vient de l’estomac.
CAVALERIE – Plus noble que l’infanterie.
CAVERNE – Habitation ordinaire aux voleurs. Sont toujours remplies de serpents.
CÈDRE – Le cèdre du Jardin des Plantes a été rapporté dans un chapeau.
— G. Flaubert
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Le commerce est, par son essence, satanique.
— Le commerce, c’est le prêté-rendu, c’est le prêt avec le sous-entendu : Rends-moi plus que je ne te donne.
— L’esprit de tout commerçant est complètement vicié. Le commerce est naturel, donc il est infâme.
— Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre.
— Le commerce est satanique, parce qu’il est une forme de l’égoïsme, et la plus basse et la plus vile.
— C. Baudelaire
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Je veux dire leur fait aux contempteurs du corps. Ce qu’ils doivent, à mon sens, ce n’est ni changer leur façon d’apprendre, ni d’enseigner ; ce qu’ils doivent c’est dire adieu à leur corps — et donc devenir muets.
« Je suis corps et âme », voilà ce que dit l’enfant. Et pourquoi ne devrait-on pas parler comme les enfants ?
Mais celui qui est éveillé, celui qui sait, dit : « Je suis corps de part en part, et rien hors cela ; et l’âme ce n’est qu’un mot pour quelque chose qui appartient au corps. »
Le corps est raison, une grande raison, une multiplicité qui a un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.
Ta petite raison, elle aussi, mon frère, que tu appelles « esprit » est un outil de ton corps, un petit outil, un petit jouet de ta grande raison.
« Moi », dis-tu, et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est bien plus grand, en quoi tu ne veux pas croire — ton corps et sa grande raison : il ne dit pas « moi » mais il le fait.
— F. Nietzsche
PRÉSIPAUTÉ DE GROLAND
Carte nationale d’identité n° : 0020262
Nom : Boillet
Prénom(s) : Cédric
Sexe : M
Né(e) le : 03/09/1984
à : Mont-Saint-Aignan
Carte valable jusqu’au : 31/01/2011
Délivrée le : 01/02/2007

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J’ai retiré la fourche qui était plantée dans le chien, je l’ai pris dans mes bras et je l’ai serré contre moi. Du sang coulait des trous laissés par les dents de la fourche.
J’aime bien les chiens. On sait toujours ce qu’ils pensent. Ils ont quatre humeurs. Content, triste, fâché et concentré. En plus, les chiens sont fidèles et ils ne disent pas de mensonges parce qu’ils ne savent pas parler.
Ça faisait 4 minutes que je serrais le chien dans mes bras quand j’ai entendu hurler. J’ai levé les yeux et j’ai vu Mme Shears courir vers moi depuis la terrasse. Elle était en pyjama et en peignoir. Elle avait du vernis rose vif sur les ongles des orteils et elle n’avait pas de chaussures.
Elle criait : « Putain de merde, qu’est-ce que tu as fait à mon chien ? »
— M. Haddon

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Il y a aussi le cas plus récent de Temptress (Tentatrice), une jeune fille de quinze ans dont les écarts de conduite lui ont valu de comparaître devant le tribunal des affaires familiales du comté d’Albany dans l’État de New York. Le juge. W. Dennis Duggan, avait depuis longtemps remarqué le prénom étrange de certains accusés. Un adolescent avait été prénommé Amcher parce que la première chose qu’avaient vue ses parents en arrivant à la maternité était le sigle de l’Albany Medical Center Hospital Emergency Room. Mais Duggan n’avait à ce jour jamais vu plus choquant que Temptress.
« Je l’ai fait évacuer de la salle pour demander à sa mère ce qui l’avait incitée à appeler sa fille Temptress, se souvient le juge. Elle m’a répondu que c’était parce qu’elle suivait le Cosby Show à la télévision et qu’elle en appréciait particulièrement la jeune comédienne. Je lui ai dit que cette actrice s’appelait en fait Tempest Bledsoe. Elle m’a dit qu’elle l’avait appris plus tard, qu’ils avaient mal orthographié son prénom. Je lui ai demandé si elle savait ce que signifiait « temptress », ce à quoi elle m’a répondu qu’elle l’avait aussi découvert par la suite. On reprochait à sa fille d’être incontrôlable, notamment parce qu’elle amenait des hommes chez elle pendant que sa mère travaillait. J’ai demandé à la mère si elle avait jamais envisagé que sa fille soit peut-être en train d’agir conformément à son prénom. Elle a semblé tomber des nues. »
— S. D. Levitt

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… Je cherche, je ne cesse de chercher, d’essayer de comprendre. J’essaie de donner ce que j’ai vécu et je ne sais pas à qui, mais ce que j’ai vécu, je ne veux pas le garder pour moi. Je ne sais qu’en faire, j’ai peur de cette désorganisation profonde. Je me méfie de ce qui m’est arrivé. Il m’est arrivé une chose que peut-être, faute de savoir comment la vivre, j’ai vécu comme en étant une autre ? Si j’arrivais à appeler tout cela désorganisation, j’aurais la sécurité nécessaire pour m’aventurer, parce que je saurais ensuite où revenir : à l’organisation primitive. Et je préfère appeler tout cela désorganisation parce que je ne veux ni reconnaître ce que j’ai vécu ni m’y reconnaître — cette reconnaissance entraînerait pour moi la perte du monde tel que je l’avais et je sais que je ne suis pas douée pour un autre.
Si je me reconnais et reconnais mon authenticité, je serai perdue parce que je ne saurais pas ou insérer ma nouvelle façon d’être — si je progresse dans mes visions fragmentaires, le monde entier va devoir se transformer pour que j’y prenne place.
— C. Lispector