Parfois on se trouve contraint de faire le chemin à l’envers, pour expliquer et effacer les faux-pas ou les assertions dites avec une forme de panache, tout au moins de certitude tranquille. L’atelier d’écriture que j’anime accueille une nouvelle personne, qui voulait venir depuis quelques temps, mais n’osait pas. Puis, poussée par quelque vent favorable, elle décide de franchir la porte. Très insécurisée, elle parle beaucoup, tentant de dire qui elle est, posant de nombreuses questions pour me faire préciser la définition d’un mot, de ce qu’il faut faire. Je glisse dans mon propos, comme souvent, que pour écrire il est nécessaire de lire et que tout cela se passe dans un aller-retour continu. Dans le silence qui suit s’élève sa voix qui dit : je ne lis pas. Je tente en souriant de dire que la lecture apporte des mots auxquels on n’aurait pas pensés ou que certains émettent une sorte d’écho pour inciter à prendre le stylo et à écrire à son tour. Dans un balbutiement, elle dit alors : mais je n’ai pas de livres…Je ne sais pas comment j’arrive à me récupérer et à enchaîner le travail avec le groupe, mais je suis tatouée par cette phrase. Je ne peux imaginer ce que peut être une vie sans livres autour de soi. À la fin de l’atelier, après le partage des textes écrits autour d’une proposition d’écriture qui cherchait à exprimer comment trouver sa place, son visage s’est transformé. Je reviens la prochaine fois, c’est trop bien ! J’étais bouleversée …La séance suivante, avant que l’atelier ne démarre – il traitait de la métamorphose –, une fois déposés les livres qui me seraient utiles pour la séance, elle dit simplement : tu pourrais me donner des livres… J’ai dû balbutier une réponse dont je ne sais plus rien, et je me suis sentie recouverte de tessons d’ombres… Elle vit dans un hameau, avec des difficultés pour marcher. Je serai donc sa bibliothèque ambulante. Et là, l’idée m’est venue que je chercherai pour elle dans chaque boite à livres qui croiserait ma route, un livre qui pourrait lui convenir, alors même que je ne sais rien de sa vie, de ses goûts, de qui elle est. La boîte à livres comme une source, un lieu d’intensité possible, une manière de ne pas oublier cette demande de s’abreuver, et de trouver quelque part, quelqu’un pour lui apporter des mots. J’ai commencé ma quête : trois boîtes à livres rencontrées, trois livres acquis : Agnès Desarthe/ Un secret sans importance, Ivan Calbérac/ Venise n’est pas en Italie, La nuit tombée d’Antoine Choplin.
Ma quête ne fait que commencer. Ce sera désormais une recherche dans chaque ville, chaque village traversés de prendre le temps de pousser le petit verrou qui ferme l’accès à la fenêtre derrière laquelle dorment quelques ouvrages abandonnés aux bons soins d’un passant anonyme. Repérer celles où cela est plus riche de la littérature que l’on affectionne. S’arrêter devant chaque boîte à livres, laisser le regard voguer, penser à elle, se projeter dans son imaginaire, nourri du mien il ne faut pas se leurrer, et attraper un ouvrage que l’on apportera à la prochaine séance. Parce qu’ il n’est pas possible de vivre sans livres.