TROUER L’OUBLI – Le troisième oeil

TROUER L’OUBLI… et tous ces trous que ce lourd bout de phrase, TROUER L’OUBLI, m’avait inspirés, trous venus devant mes yeux, forçant passage, réclamant d’être brodés, et sur tissu les points couleur d’encre encore et encore à la queue leu leu, unis par fil si fin, et à l’arrivée ce qui s’était dessiné, à la place de trou, c’était œil. Œil qui me regardait. Alors que j’avais voulu pousser ces mots, TROUER L’OUBLI, dans leur dernier retranchement comme ouvre un enfant le ventre de son ours, bravant les interdits, pour voir dedans ou au moins au-delà et crever le tissu, percer la chair de l’étoffe et guetter le sourd du cri que les ciseaux allumeraient au moment de crever les fibres et en cercle tout autour de ce trou bien réel cette fois si j’avais osé comme l’enfant, l’imiter, au fil bleu ces mots que j’avais brodés de les avoir lus ailleurs et de les avoir aimés je les avais reçus pour titre : TROUER L’OUBLI .

Et maintenant de points en points, à petits traits qui se collaient les uns aux autres pour donner l’illusion d’un fil continu, sous mes yeux s’était ouvert un œil, ouvert dans le coton blanc et qui me regardait alors que c’était moi et pas lui qui devait voir, essayer de ramener à la vue, à la vie, ce que l’oubli avait avalé, ramener à la lumière pour être lu parce qu’écrit tel que je ou mon œil, lui ou moi, le verrais.

Et qui avait eu le dessus dans ce texte-ci ? Qui avait gagné et mené la danse, imposé sa vision partisane, déformée forcément, imposant la lentille déformante de son choix, l’œil intérieur, l’œil extérieur ou lui, le troisième, brodé sur ce carré de coton blanc aux bords mal coupés et qui n’en finiraient pas de s’effilocher et qui avait imposé sa vision à tout ce texte écrit et désormais ses images qu’il avait eues, lui, étaient décrites entre ces pages et plus il y viendrait d’yeux se poser sur ces mots plus le papier photographique en serait imprégné et ce serait de plus en plus net au point que toutes les hypothèses multiples pâliraient s’effaçant en ébauches de plus en plus floues et il ne resterait que ce que ce troisième œil aurait fixé sous son sceau de vérité pour l’éternité… leurs traces, leurs vies, leurs prénoms, et dans leurs murs de briques leurs gestes ?

A propos de Anne Dejardin

Pas sortie de l’enfance après 59,99999... ans / mais j’ai bon espoir Pas perdu l’accent de mes origines / mais j’ai bon espoir Pas fait grand-chose de ma vie, à part deux enfants et deux livres / mais j’ai bon espoir Formée à Aleph, anime depuis 15 ans un atelier d’écriture mensuel avec des mots adultes qui ne sont pas toujours les miens / mais j’ai bon espoir Créé un blog pour vendre « La vie en face... ne vous déplaise », qui ne cartonne pas vraiment / mais j’ai bon espoir Écrit un livre sur le bonheur et n’y ai pas compris grand-chose / mais j’ai bon espoir Tenté de composer une bio pour sortir du confort de l’anonymat / mais j’ai peu d’espoir d’avoir réussi mon coup

10 commentaires à propos de “TROUER L’OUBLI – Le troisième oeil”

  1. non mais ces broderies sont magnifiques Anne, comment faites-vous cela ? et puis vous avez joué à saute-mouton avec la proposition, le troisième ciel, quel tour de magie ! (moi je m’y noie, deuxième écoute, je comprends, intellectuellement je comprends, mais ça ne me mène pas en écriture pour le moment, à moins de sauter un mouton !) mais vos broderies oeil-vortex-barbelés sont tellement belles Anne…

    • Très touchée de votre lecture et de votre retour, Catherine. C’est si important. Oui, mon intellect qui n’était pas suffisant pour faire autre chose qu’enjamber la contrainte… Le vôtre est plus solide que le mien, c’est pourquoi vous vous y fiez, mais parfois il empêche. Hi hi. Mais vous allez nous donnez qqch parce qu’on adore vous lire. C’est le « Trouer l’oubli » de Marlen qui a mis en branle mes tentatives de broderies sur le thème des trous. Merci, Catherine.

  2. ce troisième œil, qui te fait entrevoir l’essentiel… c’est fou ce à quoi mène la résonance de trois mots en partage, bravo pour ce texte, Anne. Belle métaphore que celle de l’œil, qui te regarde… des mots, de l’écriture, qui te regardent… qui attendent d’être posés pour te dire ce qu’ils ont à te dire, que tu ne savais pas sans doute. Suis-je bien claire ? (pas sûre !) S’il y a quelque chose que j’aime dans cet atelier au long cours, c’est bien que les mots des un.e.s rebondissent sur ceux des autres. Et puis, j’adore ta broderie😉

    • Oui, tu es parfaitement claire, on résonne dans notre création des mots, des textes, des personnages, des images des autres et c’est un truc de dingue, une expérience formidable. Merci, Marlen, merci Catherine, merci tous les autres, merci François.

  3. C’est comme une formule magique, Trouer l’oubli, merci à toi et Marlen, vos textes et vos échos qui donnent envie de pousser encore.

  4. ah oui alors, on tisse on tisse, on déchire et on recoud, on lance des passerelles de corde à travers nos propres textes et les textes des autres, nos univers, nos vies…
    et on dirait que les dessins sont cousus dans le coton au point de tige…

    • C’est bien ce qu’ils sont, cousus main. Merci de ta lecture. Il semblent que nous soyons toutes d’accord à propos des liens tissés et des cordes jetées entre nos écrits et ou nos vies…