vers un écrire/film #01 | la première fois

la première fois qu’elle avait vu à Rome la Conversion de Saul sur la route de Damas elle avait cru rentrer dans cette église de Santa Maria del Popolo comme dans un théâtre dont le tout petit écrin à l’intérieur – en fait la chapelle Cerasi du nom de son commanditaire-  au bout semblait-il d’un long couloir renfermait trois tableaux peints sur toile très larges et très hauts en de nombreux points spéculaires et s’organisant en demi-cercle Elle s’était presque laissée porter par le flux des touristes en masse déjà dans la longue file d’attente menant à la scène tripartite qui cachait de façon rusée quand on se présentait devant elle  donc de face la vision d’ensemble des peintures latérales du Caravage -soit la Crucifixion de Saint Pierre et la Conversion de Saint Paul- comme s’il eut fallu se préparer longuement à l’observation à venir, en quelque sorte méditer a priori sur leurs contenus livrés seulement comme par enchantement à une distance de quelques pouces des œuvres alors que l’Assomption de la Vierge du Carracci au milieu donnait déjà de loin et pour le spectateur impatient plus de satisfaction La file dans le lieu sombre au milieu des autres visiteurs faisait déjà se mêler les corps les regards les souffles qui au moment de l’entrée dans la chapelle se seraient pour certains d’entre eux séparés compte tenu du caractère exigu de l’espace auquel s’ajoutait l’obscurité du petit décor qui, elle, par intervalles était facilement déjouée par des pièces de monnaie introduites presque par magie dans un socle à l’entrée Par magie les corps les regards les respirations se retrouvaient ainsi illuminés en même temps que les sujets représentés si réalistes semblant bondir hors des toiles des peintures et en prolonger mentalement l’espace voire celui de la chapelle regroupant les observateurs en petites masses compactes et qui ondulaient de droite à gauche quasiment sur place comme mues par un mouvement cohésif sourd ou métallique au milieu d’eux, sujets bien réels leurs corps tombant leurs bras en croix s’ouvrant leurs échines se tordant l’animal soit le cheval de Saint Paul offrant au regard et de façon assez inattendue son énorme croupe au premier plan  Dans le prolongement des hautes diagonales rythmiques dynamiques des tableaux elle s’était rapprochée du corps à terre du saint en bas à droite elle aussi frappée par la secousse divine sous l’haleine chaude et humide de son cheval pie écrasée qu’elle était par un poids surnaturel et à la fois bien concret dans ce petit espace qui ouvrait sur une route exiguë autant qu’infinie et silencieusement se refermait sur elle dans une telle intensité de lumières presque crues et d’obscurité qu’elle n’avait pendant longtemps plus bougé prise dans les filets d’une conversion et d’un martyre spéculaires (les lignes et les volumes géométriques formaient dans les deux toiles des crucifix) qui étaient rentrés dans son regard sa chair son corps tout entier de sorte qu’elle n’avait plus bien su quel était des personnages de l’animal ou du végétal le rôle qu’elle incarnait dans lequel du moins elle se fondait ici au cœur de la peinture et de ses visions épaisses

A propos de sandrine cuzzucoli

Aime le temps suspendu en contemplant, lisant, dessinant, parlant, regardant le plafond, les visages, peintures, ciels.. Dans mes études passées mais encore présentes!: la littérature américaine, italienne, les beaux-arts, la traduction et d'autres choses depuis... Ecris en revue depuis environ 5 ans, dessine depuis plus, c'est un aller-retour constant un peu comme un Appel de la Forêt, le titre d' un des premiers livres de Jack London- que j'ai aimé!

4 commentaires à propos de “vers un écrire/film #01 | la première fois”

  1. (ici en France on n’a pas encore adopté pour faire toute la lumière ces petites lampes électriques asservies à l’offrande d’une pièce de monnaie- on en reste aux cierges et petites bougies, un euro ou plus pièce) (j’ai lu quelque part (wiki peut-être bien) que représenter la croupe du cheval était une espèce d’acte de révolte contre le dogme, ce qui est bien dans la manière du peintre…) (merci de ces évocations qui me font souvenir d’une de mes tantes qui vivait via di Ripetta, juste là)

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