autobiographies #01 | les paysages

Quand elle regarde par la fenêtre de sa chambre, elle voit celle de sa copine, de l’autre côté de la rue, par dessus l’immeuble plus bas. Comme elle est toute seule, elle s’ennuie et passe le temps : elle surveille. La lumière s’est allumée là bas, ça fait une tache jaune sur la façade, elle reconnaît la couleur des rideaux sur les bords. Elle les sait de velours. Pourquoi allume-t-elle aussi tôt ? Il y a un arbre entre l’immeuble bas et celui de la copine, une sorte de platane plutôt moche, qui étouffe entre les murs. Mais à l’automne, il s’y croit, il prend les couleurs normales d’un platane d’automne, avant de se dénuder complètement en une semaine.

On arrive dans le village par une route en lacets. On gare la voiture à l’abri de l’église dont le clocher va sonner toutes les heures et les demi-heures deux fois, nuit et jour, on le sait. Paysage sonore, que les clarines des vaches qui passent tous les matins peinent à couvrir. C’est un village aux maisons resserrées : elles se préservent les unes les autres du froid hivernal. Les rues, les ruelles, débouchent sur un paysage de montagne. Est-Ouest- Nord- Sud : une montagne différente à chaque ouverture, une envie d’ascension différente, un projet qui prend corps au fil des jours. On y revient d’année en année, on regarde aux quatre points cardinaux et on recommence, jamais lassés.

Chez les agents immobiliers, ça s’appelle un coup de cœur. La maison ne vaut que par son paysage. Elle est toute carrée, austère, un bunker ont dit certains, avant d’entrer et de regarder par l’immense fenêtre. Une seule montagne pas très loin, surmontée d’une croix, rocher aride au dessus d’un versant boisé, qui se termine en falaise. La vue est à peine empêchée par quelques arbres et deux ou trois maisons, plus bas. Les couleurs changent chaque jour, au fil des heures, et des saisons. Tu t’assieds là, bien en face, c’est ta place. Parfois, tu te dis qu’il faut la céder aux invités, pour que eux aussi respirent cet espace là. Mais tu ne peux pas, tu fais un peu semblant. Deux arbres poussent et vont bientôt masquer une partie de la vue… c’est un acacia dont le feuillage léger bouge au vent, et un gros érable qui n’a même pas la décence de rougir à l’automne. Tu attends l’hiver, tu attends que leurs feuilles soient tombées et puis, même si tu n’aimes pas l’idée de couper, tu feras venir l’élagueur, pour qu’il te rende ton paysage.

J’aime pas la mer… enfin, pas trop. Mais la mer déchaînée … Dans cette ville aux plages immenses, il y a ces pieux – vaine tentative de la juguler lorsqu’elle décide d’être brutale. Ils sont comme grignotés de sel, ridés de vent, mais résistent et arriment le paysage. Quand le temps est calme, les enfants courent autour, comme en une ronde, les vieux les évitent, lentement ; la mer, elle, les assaille à son aise, le vent monte à l’abordage et les vagues les dépassent, entrent dans la ville par dessus les jetées, inondant tout sur leur passage. Alors je sors.

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